Labiso N°102

« Musique pour Tous » à Bertrix
Musicothérapie et personnes âgées

Sommaire



 
 
Musique pour Tous est une toute jeune asbl active dans le sud de la province du Luxembourg. Elle propose des activités musicales et chantées dans les maisons de repos. Son objectif est de permettre à des personnes âgées souffrant de grandes difficultés cognitives d’exprimer une part de leur vécu en chantant ou en s’accompagnant d'instruments de percussion, en frappant des mains ou en esquissant un petit pas de danse…

Chapitre 1 : Le projet

Publication inédite (édition in extenso). Langue : français.
Date de publication : 19/12/2009
Etat d'avancement du travail : Terminé.

Classification : SCIENCES SOCIALES / GERONTOLOGIE (BIEN-ETRE SOCIAL)

Mots clés : Alzheimer, musique, chanson, musicothérapie, Bertrix, Golinveau, Notmaison, Musique pour tous

Publication de l'ouvrage : Mr. Pierre-Yves Krywicki le 19/12/2009 à 14:13
Dernière modification : Mr. Pierre-Yves Krywicki le 19/12/2009 à 15:17
Dispose des droits sur la publication.

Publication de la page : Mr. Pierre-Yves Krywicki le 19/12/2009 à 14:40
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Contact : Musique pour Tous - A.S.B.L. => contactez-les ici


 

Entrée en matière

Canotier vissé sur le crâne, sourire aux lèvres, Thierry Golinveau est debout au clavier. Devant un public de têtes blanches, il enchaîne les airs de java et les chansons du temps jadis.

Tous les quinze jours, le lundi après la sieste, il installe son synthétiseur dans le salon de Notmaison, une maison d’accueil et d’occupation pour personnes âgées à Fays-les-Veneurs, près de Paliseul. C’est une toute nouvelle activité que propose ce centre de jour à ses membres : un atelier de musique et de chant. Ils sont une dizaine à y participer. « On chante des chansons d’Antan. Ça plaît énormément », dit Christine Roset, la directrice de Notmaison.

Étoile des neiges,
Mon cœur amoureux
S’est pris au piège
De tes grands yeux,
Je te donne en gage,
Cette croix d’argent
Et de t’aimer toute ma vie
J’en fais serment…


L’animation fait appel à la mémoire émotionnelle des participants par le biais du chant accompagné. L’objectif principal du projet est de permettre, par le choix d’une chanson, à des personnes souffrant de grandes difficultés cognitives – et à d’autres – d’exprimer une part de leur vécu. L’animateur et son instrument sont présents pour susciter l’envie, accompagner, sécuriser toute personne désireuse de s’exprimer.


Thierry Golinveau, comme Maurice Chevalier, porte le canotier.


Un deuxième objectif est aussi de permettre à ces personnes de s’exprimer par le corps en s’accompagnant d’instruments de percussion mis à leur disposition, en frappant des mains ou en esquissant un petit pas de danse.

Une définition
Selon Max Méreaux, coauteur de La musique pour guérir et du Guide pratique de musicothérapie, « l’action de la musique se situe au niveau de ses trois modes d’expression : le rythme, la mélodie et l’harmonie. Le rythme est lié aux actions physiologiques, la perception de la mélodie imprègne la totalité de l’être avec la prise de conscience du corps et l’harmonie, sensation provoquée par l’audition de plusieurs sons simultanés et distincts, possède essentiellement une valeur affective. La musique devient l’écho de notre intériorité suggestive et émeut notre Moi profond. »

Historique

Pour Thierry Golinveau ce projet de musicothérapie avec des personnes âgées s’est imposé le plus naturellement du monde. Musicien et chanteur (il est organiste et maître chantre depuis près de trente ans dans quatre paroisses des environs), il est également éducateur spécialisé. « J’ai un don pour la musique et pour l’improvisation, dit-il sans fausse modestie. Pour moi, il est inconcevable de ne pas le partager avec autrui. » C’est aussi un fan de chansons anciennes, qui ne rate jamais la Boutique aux chansons, l’émission d’André Prévost tous les lundis soir sur Vivacité. « Une mine d’or », confie-t-il. C’est d’ailleurs à la radio qu’un matin il entend un reportage qui va tout déclencher… Le journaliste présente les résultats d’une recherche américaine sur les effets de la musique contre la maladie d’Alzheimer. C’est le déclic. C’est avec les personnes âgées qu’il va travailler. C’est un public qu’il connaît bien pour avoir effectué plusieurs stages en maisons de retraite. L’idée de Musique pour Tous va germer pendant une année et, quand il apprend que s’organise un concours sur le thème « Bien vieillir en Province de Luxembourg », il dépose son projet et décroche un prix ! Les 2 000 euros de subsides vont lui permettre de se lancer, de monter une asbl avec son épouse, d’acheter des instruments et de lancer ses animations en maison de repos.

Les premières activités ont débuté à la fin du mois d’août 2009 dans deux maisons de repos, à Bouillon et à Bertrix, ainsi qu’à la maison d’accueil de Fays-les-Veneurs. Pour sa première saison, Thierry Golinveau leur a proposé dix séances à raison d’une tous les quinze jours. « J’étais un peu sur ma réserve au début, dit-il, j’avais peur de me répéter, de les lasser et d’épuiser mon répertoire, mais à présent je me rends compte que je pourrais très bien passer les voir chaque semaine. »


Dans la salle de séjour de Notmaison, les pensionnaires sont confortablement installés pour chanter.

Présentation du projet

Chaque participant reçoit un répertoire de chansons d’hier et d’avant-hier. C’est Thierry qui les compile en fonction de celles qu’il connaît – et il en connaît beaucoup – mais aussi de celles qu’on lui demande de jouer. Il laisse la plus grande marge possible de participation aux personnes âgées et commence sa séance en leur demandant ce qu’il leur plairait d’entendre. « Mais c’est vrai que ça a parfois du mal à venir, alors je lance par un petit air, pour leur montrer que je suis là avec mon instrument. » Aujourd’hui à Fays, c’est une marche. Pendant ce temps, la directrice s’assure que tout le monde est confortablement installé, en arc de cercle devant le musicien. Chacun a reçu un petit instrument de percussions pour battre le rythme : maracas, castagnettes, tambourin. Le choix d’un instrumentarium rythmique et facile à utiliser évite de mettre la personne en situation d’échec.
Les plus habiles feuillettent déjà les pages du répertoire. Ghislain demande à Thierry de jouer Le Rossignol montmartrois. C’est un morceau musical qui n’est pas dans le répertoire. Qu’à cela ne tienne, Thierry le connaît par cœur. Puis, il enchaîne avec une valse. La directrice invite Jean pour un pas de danse. L’Eau vive, Marinella… Tiens ! Une anecdote sur Tino Rossi. On n’a pas pour les jours vingt ans… Certains chantent de mémoire, d’autres s’aident du livret. Parfois, ce n’est qu’un murmure, un mouvement imperceptible des lèvres. Les pieds battent la mesure, les maracas font le reste.


La directrice de Notmaison aide une pensionnaire à trouver la bonne page du répertoire.

Trois lieux, trois publics
Les animations musicales et chantées s’adressent à des publics sensiblement différents. Ainsi, Notmaison est une maison d’accueil de jour pour personnes âgées de plus de soixante-cinq ans, valides ou semi-valides. Elle a pour projet la participation des personnes, suivant leurs possibilités, aux activités de la vie quotidienne. Trois jours par semaine, ses membres se retrouvent pour préparer et prendre le repas de midi ensemble et, pour certaines, exercer diverses activités l’après-midi. Pour d’autres, le simple fait d’être entre aînés les aide à vivre dans un univers accueillant.
Les deux homes où Thierry Golinveau se rend régulièrement sont quant à eux des lieux de vie. Les résidents ne sont pas tous dans les mêmes dispositions médicales ou d’autonomie : à Bertrix, il s’agit d’une maison de repos et, à Bouillon, d’une maison de repos et de soins.




Les chansons ravivent les souvenirs, sérieux ou joyeux.


« Il faut les stimuler car la plupart ne sont plus en âge ni en état… explique Christine Roset. La confusion est fréquente, trois ou quatre personnes ne sont plus autonomes, plusieurs souffrent déjà de la maladie d’Alzheimer ou en sont aux prémices de la maladie. »
C’est le cas de Mariette, que la directrice interpelle : « Allez Mariette, qu’est-ce que cet air vous rappelle ? » Alors elle répond, sinon elle reste dans son monde et elle ne s’exprime pas.
On entonne Ah le petit vin blanc, mais aussi Ô Vierge Marie… Thierry s’efface quand les chanteurs reprennent en chœur les paroles avec d’autant plus de ferveur que l’un d’eux est rentré récemment de Lourdes et raconte en quelques mots son séjour. « J’ai inclus des chants sacrés dans ma liste, dit Thierry, car ils apprécient le répertoire d’église. Plusieurs sont d’ailleurs déjà partis en pèlerinage. Il y a une atmosphère spéciale à Lourdes que l’on retrouve ici quand ils chantent ces textes, cela réveille des souvenirs. » La directrice de Notmaison ne s’en étonne pas : « Ce sont des chants qu’ils aiment beaucoup, ils sont reposants. Cela crée une toute autre ambiance, une ambiance qui plane », constate-elle.
L’animateur a aussi préparé un petit jeu. C’est un quiz. Quelques accords, une introduction musicale et il faut deviner de quelle chanson il s’agit, qui la chantait, en quelle année. « Parfois, ils en savent plus que moi », reconnaît Thierry. La Valse brune, La Java bleue… facile ! Avec Joseph au Brésil et la Chanson du maçon, on repère vite les érudits. Malgré son élocution difficile, Ghislain démarre au quart de tour. Mariette également, elle qui est restée en retrait depuis le début, identifie immédiatement la Félicie de Fernandel, La Romance de Paris et La Tonquinoise.
Les digressions les attendent au tournant. « C’est d’ailleurs un effet recherché », ajoute la directrice. Après avoir replacé La ligne Siegfried dans son contexte, on parle un peu de la guerre. « On chantait celle-ci sur les routes de France en 1940 ». Sous les Ponts de Paris… Jean se souvient des autres paroles de la chanson, une parodie que l’on chantait à l’époque pour se moquer des Allemands : une histoire d’indigestion à Verviers, du passage à proximité du Fort de Fléron. De souvenirs en souvenirs, les participants en viennent à évoquer le fort de Tancrémont près de Banneux, et ses nombreux escaliers… Plusieurs d’entre eux l’ont visité il y a des années. « Je stimule la mémoire ancienne, explique Thierry. J’ai l’espoir un peu fou d’ouvrir un autre chemin via la musique. »




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