LABISO laboratoire des innovations sociales  

Double cahier Labiso
Périodique N°103
Culture, art et travail social: un rendez-vous à ne pas manquer!
L’approche culturelle dans la formation des assistants sociaux

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Nous remercions, pour son soutien actif, Eliane Tillieux, la Ministre de la Santé, de l'Action sociale et de l'Egalité des chances.

Comment valoriser l’intérêt d’une approche culturelle dans le travail social d’aujourd’hui ? La logique de l’Etat social actif fait peser une pression croissante à l’intégration, à l’insertion et au contrôle sur les épaules des travailleurs sociaux. Pour s’en libérer autant que pour affirmer l’importance des droits culturels à côté des droits économiques et sociaux, certains cherchent, innovent et introduisent l’art et la culture dans leurs pratiques. Au sein de l’asbl Culture et Démocratie, un groupe de formateurs explore depuis quelques années les enjeux de cette évolution pour la formation des travailleurs sociaux.

Chapitre 2 : Les intentions

Publication inédite (édition in extenso). Langue : français.
Date de publication : 30/12/2009
Etat d'avancement du travail : Terminé.

Classification : SCIENCES SOCIALES / ASSISTANCE SOCIALE

Mots clés : Culture, art, travail social, Bruxelles, démocratie, Unesco, Biot, Liège

Publication de l'ouvrage : Mr. Benjamin Lachterman le 30/12/2009 à 07:33
Dernière modification : Mr. Benjamin Lachterman le 14/02/2010 à 10:33
Dispose des droits sur la publication.

Publication de la page : Mr. Benjamin Lachterman le 30/12/2009 à 16:11
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Marie Poncin
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Fax. : 02 512 69 11
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Bruxelles BELGIQUE

 

Constat de base

Au départ des réflexions du groupe de travail, il y a trois constats.


1. Le recul de l’orientation socioculturelle dans la formation d’assistant social

Les initiatives d’enseignants soucieux de sensibiliser leurs élèves à une approche culturelle du travail social, pour facultatives qu’elles sont, restent trop souvent encore marginalisées dans les programmes, déconsidérées par les directions et les collègues, ignorées par les pouvoirs organisateurs.

Après avoir laissé une place importante au socioculturel dans les années 1970, les écoles de travail social semblent s’être désintéressées de cet aspect au cours des années 1980 et 1990. L’orientation socioculturelle est désormais abordée par la marge, à travers quelques cours - le plus souvent à options – et séminaires.

Culture et Démocratie a réalisé un inventaire de ceux-ci sur base des programmes de cours, qui a été complété par une recherche menée auprès des directions (La sensibilisation à la culture et à la créativité dans les écoles sociales francophones. État des lieux). Trois types de cours ont ainsi été identifiés:

  • des cours d’information et de sensibilisation aux politiques culturelles et aux institutions culturelles qui permettent une analyse des liens avec le travail social et des enjeux de ces politiques et actions;
  • des cours qui mobilisent chez l’étudiant une expression dans un domaine artistique (photographie, dessin, écriture, etc.), que ce soit dans un souci de développement des capacités à communiquer ou à développer son expression et sa créativité;
  • et des cours dont le contenu se base sur une réflexion plus générale concernant la culture, la multiculturalité et l’interculturalité (anthropologie, histoire, philosophie, etc.).

Quoique la situation diverge d’une école à l’autre, on remarque que la culture et la créativité ont une place limitée dans la formation des futurs travailleurs sociaux. De plus, les aspects culturels sont très peu reliés aux autres cours. Des stages dans le domaine culturel existent parfois mais restent minoritaires. La réflexion et la pratique sont peu croisées. De là, se pose la question du sens pour les étudiants d’avoir un cours sur les questions culturelles sans inscription de celles-ci dans leur travail social. Il ne s’agit pas de faire des étudiants des artistes mais de leur faire expérimenter ce que la culture peut apporter au niveau individuel et au niveau du groupe. En vivant la créativité, les ouvertures possibles se font sentir.


Assistant social, c’est à dire?

« Ce que je veux, c’est un travail social qui soit à l’écoute des personnes et qui les mette au premier plan de leur vie, individuelle et collective, témoigne Aude Meulemeester, cette étudiante en 2e année du baccalauréat « Assistant social ». Je ne veux pas d’un public fragilisé mais des citoyens. Je ne veux pas d’un travail social qui s’apparente aux notions de contrôle ni de politiques d’activation à l’emploi, mais l’activation des politiques face aux injustices sociales. L’assistant social est coincé dans une image erronée et désuète de lui-même et il se doit de la changer de manière à devenir, ce qui semble être plus en adéquation avec les besoins de nos sociétés actuelles, un agent de liaison. »
En Belgique, l’assistant social est un professionnel du service social et de l’action sociale dont le titre est protégé par la loi du 12 juin 1945 (Moniteur Belge du 21/07/1945). Selon la description du Conseil supérieur social, « l’assistant social doit promouvoir le changement social, la citoyenneté, la résolution des problèmes dans un contexte de relations humaines et de l’émancipation des personnes, les capacités et les ressources propres des personnes afin d’améliorer le bien-être individuel et collectif. Il est le professionnel de la relation d’aide. Il fonde son action sur un système de valeurs qui garantit les principes des droits de l’homme, de solidarité, de justice sociale et de démocratie.
Au-delà, ses missions ciblent l’action individuelle, collective, la relation humaine, l’analyse stratégique, la participation à des projets de développement, l’interpellation des acteurs de politiques sociales, la participation à l’élaboration de propositions et de pratiques innovantes, le relais entre différents acteurs et la mise en place de projets de développement personnel et social. »

À la demande du Conseil général des Hautes Écoles, les écoles sociales de la Communauté française devront élaborer pour mars 2010 un référentiel de compétences des assistants sociaux qui leur soit commun et dans lequel sont énoncées les compétences et capacités que chaque diplômé du baccalauréat doit avoir acquis à l’issue de la formation. Avec la réforme de Bologne, les différents pays européens vont également être amenés à tendre vers une définition commune du métier. La dénomination « Assistant » pose déjà question. Est-ce la notion d’aide que l’on veut mettre en avant pour cette profession? Il semblerait que les aspects de création de liens, de développement de la citoyenneté, d’émancipation, etc. soient plus proches des réalités et des attentes. Une nouvelle appellation serait-elle envisageable?


Ces différents constats ont été appuyés par une série d’entretiens menés par Aude de Meulemeester, étudiante en 2e année du Bachelier « Assistant social » et stagiaire à Culture et Démocratie de janvier à mars 2008, auprès d’étudiants, d’enseignants en écoles sociales et de travailleurs sociaux en 2008. Ces interviews ont fait transparaître les représentations des uns et des autres sur le lien entre culture et social, représentations proches de la définition formalisée par l’Unesco pour les professeurs, encore en chantier et en construction pour les élèves. Les formateurs ont pointé les clivages institutionnels ou les problèmes d’adaptation de grille horaire qui handicapent une intégration efficace de la culture dans la formation. Cette recherche rappelait également les nombreuses initiatives réalisées dans les écoles sociales qui invitent les étudiants à agir et réfléchir. D’où l’importance de donner plus de visibilité à ce qui existe, de réfléchir en quoi c’est porteur. Avec au final une question: vers quoi tend la formation d’assistant social? Un profil professionnel précis? Une polyvalence généraliste? Autre chose?


2. L’émergence dans le champ du social d’actions basées sur les expressions créatrices

Un deuxième constat porte sur l’émergence dans le champ du travail social d’actions basées sur les expressions créatrices des usagers. En quoi ces pratiques sont-elles porteuses de nouvelles dimensions de développement et de solidarité pour les personnes, les groupes et les communautés avec lesquels les travailleurs sociaux agissent? Les bénéfices de ces actions, à court et à long terme, sont nombreux: prise de confiance, développement de liens sociaux, rupture de l’isolement, expression et participation, amélioration du bien-être, épanouissement personnel, etc. Les personnes sont amenées à découvrir leurs potentialités et la créativité peut être un moteur de responsabilisation, de mobilisation et d’ouverture à l’environnement.

Certaines actions sont menées dans le cadre de projets d’insertion socioprofessionnelle (ISP) liés à l’attribution du revenu d’intégration sociale (RIS). La question des enjeux se pose alors. L’injonction de s’épanouir via des projets de participation sociale et culturelle sert-elle in fine de marchepied à l’ISP? Quels sont aussi les enjeux de ces partenariats entre les secteurs culturels et sociaux? Comment faire pour ne pas devenir l’instrument de l’autre?

Un nécessaire regard critique est à porter sur la notion de participation culturelle des usagers des services sociaux, ainsi que sur la dynamique de projet que nécessite ce genre d’action. Plus largement, on entend les employeurs des futurs travailleurs sociaux réclamer de ceux-ci des compétences de créativité et des capacités à pouvoir mener des actions innovatrices. Mais qu’en est-il réellement de leur marge de liberté pour initier de telles actions au sein de leurs services? Qu’en est-il également des moyens disponibles? Certains travailleurs engagés dans ces projets ne se sentent pas pris au sérieux par leurs collègues ou leur hiérarchie qui considèrent ces actions comme de l’occupationnel ou du loisir. Le sens à donner en travail social à ces actions culturelles n’est pas compris. Toutes ces questions doivent être envisagées dans le cadre tant de la formation de base que de la formation continuée.


Spécificités des projets d’intervention sociale à dimension culturelle

En envisageant la culture dans sa globalité, ils reposent sur l’idée que la participation culturelle est un véritable outil de lutte contre les exclusions, un levier d’intégration. Pour leur permettre de voir le jour, le partenariat entre associations issues du secteur culturel et social est une condition indispensable.
Un investissement important dans l’accompagnement actif des publics est également réalisé. Parce qu’il permet la rencontre, l’installation d’une confiance, d’une écoute, d’un respect. Travailler avec des publics très défavorisés nécessite donc d’inscrire son action dans la durée. Ces actions sont basées sur une approche du « faire avec » et non « faire pour » et portent une attention toute particulière à ne pas se donner d’accent paternaliste. Leur première intention est de mettre en place une dynamique au sein de laquelle chaque individu est à la fois porteur et acteur de culture.


3. Le développement de politiques visant un accès et une participation à la culture de publics fragilisés

Lors des États généraux de la Culture lancés en 2004, la ministre de la Culture en Communauté française de Belgique a rappelé la priorité de son secteur pour l’éducation permanente et la nécessaire accessibilité de tous les publics à tous les niveaux de participation culturelle. Diverses actions ont été prises depuis: lancement des chèques culture, gratuité des musées le 1er dimanche du mois… Cela sans oublier que depuis de nombreuses années déjà des acteurs culturels (asbl Article 27, compagnies de théâtre action, centres d’expression et de créativité, services éducatifs des institutions culturelles, bibliothèques, etc.) poursuivent une politique d’accès à la culture et de participation active des personnes défavorisées.

Depuis 2003, les CPAS sont également chargés d’une mission visant la participation culturelle et sociale des usagers de leurs services. Cette mesure politique a été élaborée dans le sens d’une interprétation plus large de l’intégration sociale. Le chômage de longue durée, associé à un bas revenu, entraîne, à long terme, non seulement une exclusion économique, mais aussi et surtout une exclusion sociale et culturelle. Or, des aspects de ces domaines (détente, aménagement des loisirs…) bénéficient aujourd’hui, dans la société, d’une attention accrue dans le cadre de la réalisation de soi.

Deux rapports d’évaluation de l’utilisation de ce subside ont été réalisés par Culture et Démocratie, en 2004 et 2008. Ils ont rappelé l’importance, déterminante, de la motivation et de l’attitude des collaborateurs des CPAS, des assistants sociaux en particulier, qui assurent le contact direct avec les bénéficiaires. De ce fait, ils jouent un rôle essentiel puisqu’ils sensibilisent et motivent les usagers des CPAS à participer à la culture. Accroître les possibilités de formation pour les travailleurs sociaux faisait donc partie des recommandations adressées aux responsables politiques.


Rapport général sur la pauvreté

À la demande d’ATD Quart Monde et d’autres associations, le gouvernement belge a décidé d’entreprendre en 1992 une recherche sur la pauvreté en Belgique. Mais pas de n’importe quelle manière! Pour une fois, les personnes concernées par des situations de pauvreté avaient droit à la parole. Elles ont été consultées à toutes les étapes de l’élaboration de ce document, publié en 1994 par la Fondation Roi Baudouin, et mis à jour, selon la même méthode, en 2005. Parmi les quatre grands domaines du Rapport, un chapitre entier est consacré à la culture.
Cette partie évoque les freins, qu’ils soient d’ordre financier, pratique ou psychologique, existants au niveau de l’accès à la culture pour les publics défavorisés. Tout d’abord, les différents niveaux de pouvoir en Belgique ont mis en place des initiatives visant à réduire l’obstacle financier. Si celles-ci constituent des leviers et offrent une série d’avantages, elles présentent des limites, que ce soit dans le choix de l’offre proposée, dans la répartition géographique ou les risques de stigmatisation des personnes bénéficiant de ces réductions. L’harmonisation de ces mesures est une étape importante dans un souci d’efficacité et de cohérence sur le long terme.
La levée des obstacles financiers est, bien entendu, essentielle. Cependant, les acteurs du secteur culturel et social s’accordent de manière unanime sur le fait qu’elle est loin d’être suffisante. L’amélioration de la mobilité des personnes ainsi que la diffusion d’une information adaptée constituent deux moyens importants pour renforcer l’accès à la culture.
Enfin, si le prix est une barrière, il ne faut surtout pas négliger l’image et la perception des contenus véhiculés par les institutions et associations culturelles. Pour toucher des personnes particulièrement exclues, une relation, essentielle, de confiance, de respect et d’égalité est à construire et à ancrer dans la durée. Il s’agit là d’un travail de permanence qui manque cruellement de soutien financier!
La rencontre, le dialogue, la collaboration entre les acteurs culturels et sociaux sont également des conditions évidentes pour favoriser l’accès et la participation à la culture de tous. Sur le terrain, leur plus-value se fait particulièrement sentir. L’accueil de publics fragilisés a des répercussions en termes organisationnels, méthodologiques, etc. Il renvoie à une réflexion d’ensemble sur le sens et les missions de chacun. Les partenariats favorisent la clarification des objectifs et des rôles des uns et des autres, la valorisation des initiatives existantes, leur évaluation, la mutualisation des moyens et des savoirs.
Le Rapport sur la pauvreté met également en exergue la nécessaire mise en place de plates-formes de concertation entre les secteurs à un niveau politique. En l’absence de celles-ci, les actions sont compartimentées et ce qui se fait dans un secteur n’est pas envisagé par l’autre.
D’une manière générale, les collaborations entre les secteurs culturel et social peuvent être favorisées par la sensibilisation et la formation. Le Rapport général sur la pauvreté rappelle ainsi que, pour les travailleurs et futurs travailleurs des deux secteurs, la sensibilisation doit être renforcée en multipliant les rencontres, échanges, journées d’études et réflexions sur les pratiques culturelles dans le champ du travail social.


Et pourtant, malgré ces initiatives et les tentatives de rapprocher les deux secteurs dans des actions communes, on peut lire dans le Rapport général sur la pauvreté mis à jour en 2005 par le Service de lutte contre la pauvreté du Centre pour l’égalité des chances, un chapitre important qui rappelle le chemin à parcourir pour garantir à tous le droit de participer, de contribuer et de construire la culture. Sur base de plusieurs recherches et de multiples signaux et témoignages du terrain, le constat est que, pour un grand nombre de personnes, le droit à l’épanouissement culturel n’est pas encore acquis.



© Frédéric Pauwels (http://www.fredericpauwels.be)

Culture et social: rabibochage ou tendance naturelle

Selon Christian Ruby, « Le véritable monde de l’homme est celui de la culture, de la responsabilité vis-à-vis des autres, de la transformation du monde tel qu’il va et de la capacité de prendre ses distances d’avec soi. Il s’agit d’un droit faisant appel à des principes de légitimité, d’exigences et de valeurs d’universalité ».

Pour les membres du groupe de travail, les liens entre culture et travail social sont importants à plus d’un titre.

La culture est une forme de résistance pour exister dans l’histoire. La façon courante de définir la culture est ressentie par les personnes exclues comme un rejet. Pourtant, la culture est cet ensemble de forces qui résistent à la mise à mort des relations, des projets communs, des reconnaissances mutuelles, pour envisager des rebondissements de l’histoire. Il n’est pas d’être qui ne dispose d’un capital culturel, qui se forme, s’emploie, se conserve, s’accroît, périclite. Le besoin de se sentir justifié d’exister est une nécessité que rencontre tout être social.

Le devenir d’une société implique la prise en compte des réalités culturelles. La culture n’est pas la propriété ou l’œuvre d’un seul individu mais, « essentiellement sociale », elle définit une façon d’être ensemble avec les autres. Elle est le lieu où une société se retrouve pour réfléchir sur elle-même et déterminer sa nature et son devenir. Les demandes sociales et culturelles sont de plus en plus intensives en contenu culturel qualitatif: l’investissement culturel « tout au long de la vie » est une nécessité sous peine de disqualification sociale, politique et économique de parties significatives de la population.

Une vision résolument fonctionnaliste du développement social réduit la vie des sociétés à des problèmes sectoriels: éducation, santé, travail, habitat, alimentation, communication, sans prendre en compte les réalités culturelles dans la recherche des solutions et des précautions à prendre. Or, c’est souvent cela qui permet de résister aux agressions de la pauvreté économique, et constitue les bases des stratégies de survie et de solidarité.

Le temps humain contre l’urgence du désarroi. L’urgence traduit le désarroi d’une société qui ne sait plus comment panser les plaies ou réduire les fractures d’un monde qui craque de partout, sous le poids des problèmes qu’il faudrait parvenir à « régler à temps », avant qu’ils dégénèrent davantage. À l’opposé de l’immédiateté qui hache et pulvérise le temps, une autre logique existe cependant qui vise à ne pas se laisser déposséder de sa propre temporalité, de ses propres rythmes.

L’exclusion culturelle est de nature culturelle. « On crève de solitude et d’ennui avant de crever de faim » (Témoignage issu du Rapport général sur la pauvreté). L’exclusion culturelle est plus pesante que l’exclusion économique car elle touche au plus profond de l’être. Ne rien « être », ne pas avoir d’identité, n’appartenir à aucune communauté, est pire, vis-à-vis de soi et des autres, que de ne rien posséder. Cela est ressenti comme l’exclusion la plus pénible. Elle dépasse le caractère économique de la notion de pauvreté et tend à y inclure des manifestations sociales et psychologiques. Le cumul des facteurs sociaux et culturels contribue à en augmenter le phénomène.

La culture n’est ni un luxe, ni une « cerise sur le gâteau ». Toutefois, dans la pratique, force est de constater qu’il ne s’agit pas encore là d’un droit généralement acquis. Se contenter de lever les barrières financières ne résoudra pas le problème de la « participation ». Le coût n’est qu’un des nombreux obstacles. Le manque de connaissance préalable, l’absence des compétences nécessaires, l’inaccessibilité de l’offre, l’isolement social et le sentiment d’infériorité… inhibent toute volonté de participation. Bien que manifeste, l’exclusion culturelle est insuffisamment prise en compte.


Naissance de liens entre actions culturelles et travail social

La non-participation des personnes défavorisées a longtemps été acceptée comme un fait acquis. Elle passait tout simplement inaperçue. L’apparition, dans les années ‘60, du mouvement de démocratisation de la culture suivi par la démocratie culturelle, apparue avec mai ‘68, a contribué à attirer l’attention sur la culture comme moyen d’émancipation.

La démocratisation de la culture, plus spécifiquement attachée à cette idée de « culture pour tous », se traduit par des efforts visant une très large accessibilité à la culture, dans le sens: arts et patrimoine. Ceci passe par l’enseignement (éducation artistique), une décentralisation de la diffusion culturelle (activation de lieux culturels dans des zones plus éloignées des villes) et la levée des obstacles financiers (prix abordables). La démocratie culturelle, quant à elle, s’inscrit dans le courant de l’éducation permanente et dans une perspective d’émancipation sociale. Elle renvoie aux questions de l’identité, du lien social, de la démocratie et s’axe sur l’idée que chaque être humain est non pas en manque de culture mais porteur de culture et qu’il lui revient de la mettre en œuvre. C’est la culture « de tous, par tous ». Ces deux tendances se complètent: favoriser l’accès aux arts et à la culture ne peut s’envisager qu’avec la participation de chacun, en tenant compte de sa culture.

Depuis la naissance de ces deux tendances, de nombreuses expériences mêlant « art et lutte contre l’exclusion » ont été mises sur pied. À ce propos, François Matarasso, animateur culturel et consultant en Angleterre, aime ainsi à rappeler l’utilité de la démarche artistique pour le bien-être de tous et la qualité de vie.


Effets positifs de la participation

La participation active à la culture offre des retombées positives, qui peuvent servir de levier. On observe, d’une part, une influence sur le développement personnel des participants (développement d’aptitudes sociales et de créativité, acquisition de nouvelles compétences et expériences, élaboration de réseaux sociaux, développement de la confiance en soi, intérêt envers la formation) et, d’autre part, une tendance au renforcement des liens sociaux (inclusion sociale, image et identité, renforcement de l’appartenance à une communauté).

La participation constitue un levier essentiel pourvu d’une fonction d’intégration et de prévention, inscrit en complément des cadres d’intégration habituels comme l’emploi et la formation. Celui-ci tient compte des qualités, du potentiel et des intérêts des personnes, plutôt que de leurs lacunes et échecs.

Ainsi témoigne un psychologue qui travaille dans un service d’ISP au sein d’un CPAS: « Les enjeux de l’insertion étant, pour nous, prioritairement d’accompagner chaque personne sur le chemin d’une reconstruction identitaire et de l’élaboration de son propre projet de vie, notre expérience nous apprend que c’est dans la créativité que prend corps ce sentiment d’exister, d’être réel et de pouvoir se projeter dans un possible devenir. Ces modules de socialisation utilisent la créativité comme moteur de mobilisation et de redynamisation dans le cadre d’un processus d’ISP. Néanmoins, il s’agit d’un outil parmi d’autres (ni sur-, ni sous-estimé) et qui présente certaines limites, liées tant au cadre qu’aux résistances des participants. Souvent, les participants ne perçoivent pas de suite l’intérêt de leur participation à ces ateliers (« En quoi faire cela va me redonner du boulot…? ») et parfois se sentent infantilisés (« On n’est pas à la Maternelle…! »). Il faut du temps pour faire sauter ces résistances, et pour que les participants y découvrent un sens, principalement lié au lien social qui se reconstruit de par l’effet de dynamique de groupe. Si, dans le cadre strict de l’ISP, nous utilisons exclusivement les outils de créativité comme moteur de redynamisation et de développement personnel, nous pensons que l’approche culturelle apporte une dimension participative dans l’exercice de la citoyenneté. »

Selon François Matarasso, le respect de certains principes peut aider au bon déroulement de projets. Il s’agit de valoriser la diversité, d’assurer le contrôle local en impliquant directement les participants, de soutenir le bénévole, de forger un partenariat équitable entre les sources culturelles et sociales, d’établir des buts en commun, légitimes pour tous les acteurs, de réagir avec flexibilité, d’assurer un développement durable, de rendre la qualité prioritaire et de renouer avec le quotidien.

La grande valeur de la culture est de permettre aux gens de réfléchir sur leur situation, de penser leur identité, de communiquer leurs pensés et visions du monde, de devenir acteurs de changement. La pratique artistique procure à des groupes une occasion de réfléchir sur leurs droits et sur leurs responsabilités. Elle renforce, au lieu de diluer, la vie culturelle et constitue un facteur de succès, plutôt qu’un choix secondaire, des politiques sociales.


Quelle approche culturelle du travail social?

Il y a au moins quatre acceptions possibles à l’expression « approche culturelle du travail social »:

  • Un travail social qui favorise l’accès à la culture, comme consommateur essentiellement (que l’on peut appréhender aussi comme un droit à la participation au grand théâtre de la vie en société, tant assister à un spectacle est au moins autant être vu – donc dans une certaine mesure, reconnu - que voir).
  • Un travail social qui favorise l’expression culturelle, qui peut aller de la mise en valeur de talents personnels à la contribution à un véritable mouvement culturel qui dépasse les individus tout en leur fournissant une identité et une reconnaissance (mouvement hip hop).
  • Une certaine culture du travail social qui, sans s’arrêter aux champs d’application (culture, social, emploi, famille…), se penche sur ses modalités et ses valeurs sous-jacentes: comment accueillir dans le respect de la dignité humaine, comment être à l’écoute sans « faire à la place de »; comment accompagner à la prise de risque pour favoriser l’autonomisation sans imposer les contraintes de l’institution; comment accompagner des prises de conscience, favoriser des rebonds sans diriger ni instrumentaliser…? « L’AS en tant qu’agent de changement va mettre en place des lieux, des structures, des activités (un débat, des rencontres, une formation…) où des choses vont pouvoir se travailler, estiment les participants à un groupe de réflexion de l’IESSID. Cette démarche ne passe pas, évidemment, exclusivement par l’utilisation d’un média artistique. » (La formation culturelle des (futurs) travailleurs sociaux à l’IESSID, PV de la rencontre entre enseignants, étudiants et ex-étudiants assistants sociaux du 24 avril 2009.)
  • Un travail social qui vise à faciliter la reconnaissance réciproque des cultures en présence dans un espace social, qui touche de ce fait aux questions identitaires. Pour le groupe de travail de l’IESSID, « la simple question de comment accueillir un public, comment mettre en relation des personnes qui ont des cultures différentes (autre temporalité…); comment mettre en place un groupe de paroles afin de faire évoluer les mentalités (sexualité, virginité, excision…) est au centre des préoccupations de l’AS. Il ne suffit pas que les gens se réunissent pour que l’objectif soit atteint. »

Pour le groupe de travail de Culture et Démocratie, l’approche culturelle du travail social est à inventer à l’articulation chaque fois renouvelée de ces quatre dimensions.


L’apparition d’un acteur tiers: les « médiateurs culturels »

L’expression et la fonction sont relativement récentes. Il s’agit de personnes qui réalisent un travail d’intermédiaire et d’animation entre un travail de création et des habitants associés dans un projet artistique, au départ d’une institution culturelle la plupart du temps. Le public n’est donc pas défini a priori à partir d’une demande sociale mais bien en tant qu’habitant, à partir de la proximité physique d’avec l’institution et/ou le projet artistique. Des partenariats peuvent néanmoins se mettre en place au-delà de la proximité territoriale, en fonction des réseaux sociaux entre individus ou organisations.

Ceux-ci partent d’un projet de création artistique pour aller à la rencontre de publics variés. Sans être nécessairement assistant sociaux de formation, ils n’en abordent pas moins la question sociale à travers leur pratique, en particulier dans des quartiers défavorisés.

« Il y a des risques de tension avec ces opérateurs, même si on ne fait pas la même chose », estime Isabelle Dorchain. De plus, il semble relativement difficile d’obtenir un stage pour les étudiants AS dans les institutions qui emploient des médiateurs culturels.


Les rôles de chacun

Alors culture et social, rabibochage ou tendance naturelle? Au regard des conséquences positives de la participation, la réponse irait sans doute au deuxième terme. Cependant, les relations entre les personnes impliquées dans ces projets, soit l’artiste, le travailleur social et les participants, ne sont pas si évidentes.

L’expérience montrera que les langages et les codes diffèrent et qu’un grand sens de l’adaptation (la flexibilité dont parlait François Matarasso) sera de mise. Même si des objectifs précis ont été discutés et déterminés par les différentes personnes impliquées, il arrive que les uns et les autres se sentent mal à l’aise dans leur nouveau rôle. Pour l’artiste, il s’agira par exemple, de faire preuve d’un sens de la pédagogie et des relations. Il devra s’adapter à la logique de l’institution, avec laquelle il pourrait se retrouver en décalage ou désaccord. C’est, par exemple, le cas pour des artistes qui mènent une expérience en milieu carcéral.

L’assistant social est celui qui connaît les participants, qui les accompagne. Comment se situe-t-il par rapport à eux? Et comment ces derniers ressentent sa présence? Y a-t-il une peur d’être pénalisé en cas d’arrêt du projet? Le travailleur social a-t-il des obligations de résultat par rapport à sa hiérarchie?

« Participer à un atelier demande de la discipline et d’accepter des contraintes. L’atelier de création évoque et mime certains aspects de ses propres difficultés de vie, ce qui n’est pas évident pour beaucoup. Le chemin de la parole, quel que soit le domaine artistique investi, suppose un dépassement de soi: de la honte liée à sa situation précaire ou douloureuse, de l’inhibition liée à la pudeur ou à l’étrangeté de la situation mais aussi de ses idées préconçues à l’égard de l’art et des artistes… S’investir dans un acte de création oblige à jouer et parfois à prendre distance avec ses identités et/ou son corps. La force espérée de ce qui sera produit vient en grande partie de l’aptitude à transformer une réalité écrasante et pesante en objet à apprécier. »


Politiques existantes

Tentons ici un inventaire des politiques qui offrent des cadres où peuvent se déployer des interventions sociales à caractère culturel, sans préjuger des initiatives concrètes qui s’y inscrivent, dont le recensement n’est tout bonnement pas envisageable avec les moyens dont nous disposons.


Le droit à la culture

Quels liens existent entre culture et social dans les politiques menées en Communauté française? Le droit à la culture constitue une première grande base sur laquelle des articulations sont créées. Ce droit est visé en Belgique par l’article 23 de la Constitution belge (le droit à l’épanouissement culturel), par l’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme (prendre part librement à la vie culturelle) et par l’article 15 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (participer à la vie culturelle, exercer ses propres pratiques culturelles, respecter les activités créatrices et maintenir, développer et diffuser la culture).

Parmi les principaux dispositifs qui sont déployés, on retrouve, du côté du secteur social, l’arrêté royal portant des mesures de promotion de la participation sociale et l’épanouissement culturel et sportif des usagers des services des CPAS en vigueur depuis 2003. Renouvelé chaque année, cet arrêté prévoit un subside de 6200000 euros, à répartir entre les 589 communes belges. Il comprend le financement de la participation des usagers à des manifestations et/ou des associations sociales, culturelles ou sportives, le soutien et le financement d’initiatives du ou pour le groupe cible au niveau social, culturel ou sportif ou qui favorisent l’accès du groupe cible aux nouvelles technologies d’information et de la communication et des actions spécifiques visant à réduire la fracture numérique.

Du côté du secteur culturel, à la suite des États généraux de la Culture, la politique culturelle a été redéfinie autour d’un grand objectif – émanciper - et de deux missions centrales - garantir la diversité et l’accessibilité. Dans ce sens, le décret Éducation permanente soutient l’action associative qui s’inscrit dans une perspective d’égalité et de progrès social, en vue de construire une société plus démocratique, plus solidaire et qui favorise la rencontre entre les cultures par le développement d’une citoyenneté active et critique et de la démocratie culturelle. Il s’agit principalement de structures luttant contre la pauvreté et l’exclusion sociale à l’aide de moyens culturels et/ou de programmes d’intégration qui œuvrent dans ce champ spécifique.

À côté de ces deux principaux dispositifs, il existe au sein des politiques culturelles et sociales de nombreuses mesures qui apportent au travail social une ouverture sur la culture, et inversement. Quelques-unes sont épinglées ci-dessous.

Dans le secteur social, le Fonds d’impulsion à la politique des immigrés (FIPI) a été créé en 1991 par le gouvernement fédéral, pour le soutien à des projets favorisant l’intégration sociale des personnes d’origine étrangère, la prévention des discriminations et le dialogue interculturel. Les projets ou les organismes soutenus par le FIPI doivent participer à la réalisation d’une ou plusieurs dimensions de l’intégration, dont la participation à la vie culturelle. Les activités subsidiables concourent à renforcer la mixité sociale et culturelle. Pour ce faire, le Fonds d’impulsion soutient la mise en œuvre de programmes relevant d’une série d’activités, dont les activités socioculturelles.

Toujours au niveau de l’Intégration sociale, la Région wallonne et la Région de Bruxelles-Capitale se sont dotées d’outils de Cohésion sociale visant à mettre en place des initiatives en faveur du vivre ensemble. Parmi le type d’actions concernées, des projets à forte dimension culturelle et artistique sont développés.

À Bruxelles, il existe dix Centres d’action sociale globale, plus communément appelés CASG. Les CASG dépendent du décret du 7 novembre 1997 de la COCOF et développent avec les bénéficiaires des réponses collectives ou communautaires favorisant leur participation. Cette intervention vise à lutter contre l’isolement et les mécanismes d’exclusion sociale et culturelle de la population.

Du côté de la politique du logement, pour la Région de Bruxelles-Capitale toujours, le Code bruxellois du Logement du 1er avril 2004 prévoit qu’une des missions de la Société du logement de la Région de Bruxelles-Capitale (SLRB) contribue au bien-être des locataires, et ce, notamment, par l’intégration d’innovations architecturales de type culturel. Dans ce cadre, la SLRB développe le 101 % artistique (http://www.101e.irisnet.be) qui consiste à introduire dans les cités sociales des aménagements intégrant une démarche artistique. Le recours à un artiste, sur appel à projets, est financé à hauteur de 1 % du budget du programme quadriennal d’investissement du logement social de la Région bruxelloise. L’objectif est triple: varier le type d’investissements opérés, rendre les logements sociaux plus désirables et mobiliser les habitants autour de projets de qualité.

En Communauté française, le décret déterminant les conditions d’agrément et de subventionnement des maisons de jeunes, centres de rencontres et d’hébergement et centres d’information des jeunes et de leurs fédérations précise que ceux-ci doivent avoir pour objectif de favoriser le développement d’une citoyenneté critique, active et responsable, principalement chez les jeunes de 12 à 26 ans, par, entre autres, une participation à la vie culturelle et la mise en œuvre et la promotion de pratiques socioculturelles et de création.

Au niveau de l’alphabétisation, la circulaire du 19 juillet 2007 instaure l’appel à projets « Alpha-Culture » (voir à ce propos le site http://www.educperm.cfwb.be/) qui vise la mise en place de micro­pro­jets de pratiques artistiques qui impliquent un partenariat entre un organisme Alpha-FLE et un intervenant artistique ou une structure (socio-)artistique. Le public visé est donc celui des adultes apprenants dans le cadre de formations d’alphabétisation ou de français langue étrangère débutant.

Du côté du secteur culturel, le décret récemment adopté par le Parlement de la Communauté française (28 avril 2009) concernant les pratiques artistiques en amateur et les Centres d’expression et de créativité (CEC) reconnaît, pour ces derniers, leur travail auprès de public spécifique, soit, des personnes vivant dans des situations de grande précarité.

Au niveau des Arts de la scène, l’arrêté du gouvernement de la Communauté française relatif au théâtre action précise les missions des compagnies, à savoir le développement, avec des personnes socialement ou culturellement défavorisées, de pratiques théâtrales visant à renforcer leurs moyens d’expression, leur capacité de création et leur implication active dans les débats de la société, ainsi que la production et la diffusion de créations théâtrales qui constituent leur expression collective.

Du côté de la Lecture publique, un nouveau décret a été adopté en avril 2009. Celui-ci entend renforcer l’accessibilité pour tous aux bibliothèques et développer des partenariats avec les autres secteurs de l’action sociale et culturelle. Le texte a été voté, mais il faut attendre des arrêtés d’application qui pourraient remplacer certains aspects. Le décret fixant les conditions de reconnaissance et de subventionnement des Centres culturels précise que la mission des Centres culturels est d’assurer le développement socioculturel d’un territoire, avec une attention particulière pour les personnes les plus défavorisées. Du côté des Théâtres et des Musées, leur mission d’ouverture au plus grand nombre reste très généraliste. Certains l’appliquent en développant, via leur service éducatif, une politique d’accès et de participation active des personnes défavorisées.

À côté de ces diverses mesures, de nombreux projets articulant culturel et social sont développés dans divers lieux (milieu pénitentiaire, milieu de soin, centres d’accueil pour demandeurs d’asile…) sans qu’il y ait de réelle politique encourageant ou organisant ce type d’actions. Elles se fondent donc sur une application, de manière autonome, du droit à la culture et sont à l’initiative d’individus et d’associations particulièrement sensibilisés et concernés par les enjeux que recouvre cette rencontre entre les secteurs de la culture et du social.



© Frédéric Pauwels (http://www.fredericpauwels.be)


Pourquoi former les travailleurs sociaux à la culture

Rares sont les travailleurs sociaux qui ont la capacité de proposer des réponses culturelles à l’exclusion sociale. Nombre de ceux qui abordent par profession les problèmes de la pauvreté et de l’exclusion sociale considèrent les arts comme une frivolité, sans pertinence pour les problèmes qu’ils doivent résoudre. Pour certains étudiants, la créativité peut être perçue comme une consigne rébarbative. C’est une erreur grave. Mais où se seraient-ils préparés? C’est un champ presque totalement laissé en jachère.


Rôle culturel du secteur social

Le propre des projets sociaux est de travailler l’exclusion. S’il est indispensable de nommer les stigmatisations, il est tout aussi important de « reculturaliser » des projets trop univoques, trop exclusivement « sociaux », qui ne font que reproduire la cassure radicale entre culture et social.

Les demandes sociales et culturelles sont de plus en plus intensives en contenu culturel qualitatif. Lorsque les travailleurs sociaux s’investissent dans le culturel, ils le font comme par effraction et aux marges d’une activité sociale surdéterminée par les urgences quotidiennes, qui fait le plus souvent l’impasse sur la dimension culturelle des travailleurs sociaux dans l’exercice de leur mission.

Autant qu’à la dimension sociale du culturel, il faut être attentif à la dimension culturelle du social, être prêt à développer les aspects particuliers sur lesquels l’expérience professionnelle sociale peut s’exercer en toute légitimité. Tout ceci renvoie à la compétence et donc à la formation des agents socioculturels et à une réflexion d’ensemble sur le sens et les méthodes de l’accompagnement social professionnel.


Pour une culture participative

L’exclusion n’est pas un état mais un « processus », où les personnes vivent dans un état complexe d’inclusion/exclusion, dont les déterminants symboliques sont plus structurants que les déterminants économiques. En ouvrant une voie d’accès à un langage propre, l’art peut contribuer à ce que des personnes en difficulté découvrent un chemin de dépassement du conflit qui souvent les habite, entre soi et la représentation de soi qu’ils subissent.

La créativité est une force sociale essentielle. L’expression culturelle est une dimension de la vie sociale où l’expérience est exprimée et communiquée, où les circonstances, les événements et les conflits de la vie quotidienne, privée, politique et économique sont intériorisés, prennent forme et deviennent le support du dialogue et de l’initiative sociale.

L’élaboration active de la construction de culture constitue un véritable outil de lutte contre les exclusions, lorsque partant d’une « indignation », elle aide les personnes exclues confrontées à un problème ou à une injustice, à prendre conscience, à s’exprimer et à se faire entendre, à être créatives, à chercher des solutions, à être actrices de leur vie, à prendre une place – même critique - dans la société.

La participation des personnes exclues apparaît comme une composante essentielle au succès d’une stratégie d’émancipation: la question de la culture y est centrale; elle est la clé qui ouvre vers la reconnaissance de l’identité et de la citoyenneté, vers la participation sociale et économique. L’épanouissement culturel est un besoin qu’il faut placer au même plan que le logement.


Une ligne de fracture pas si nette

Pour rencontrer ces enjeux d’une culture participative et d’une créativité émancipatrice, le champ du social et celui du culturel sont sollicités. Les agents – les travailleurs sociaux, les artistes… - de ces deux champs sont amenés à collaborer et à dialoguer. À travers les premières initiatives, une tension s’est manifestée entre les logiques d’action propres à ces agents.

Aujourd’hui, le débat entre artistes et travailleurs sociaux semble déjà dépassé. Non qu’il perde en pertinence dans l’organisation concrète d’activités ou d’interventions avec des publics. Mais il est dépassé par l’émergence des opérateurs culturels dans le champ de l’action sociale. Au nom de l’éducation permanente, les centres culturels et certaines institutions artistiques (théâtres…) notamment, mènent de plus en plus et de plus en plus souvent des projets de créativité culturelle.

À la base, on peut identifier une ligne de fracture entre artistes et travailleurs sociaux. L’action de ces derniers relève d’une éthique de la responsabilité des gens avec qui ils travaillent. L’enjeu en est l’accompagnement social. C’est l’angle à partir duquel ils s’engagent dans des projets de création culturelle. De leur côté, les artistes ont une responsabilité du spectacle en tant que rapport au public qui y assiste. Leur enjeu est la création. Mais cette ligne de fracture connaît des discontinuités et des zébrures.

D’une part, telle quelle, elle concerne aussi les opérateurs culturels.

Lors d’un colloque à Ottignies en octobre 2009, la directrice-animatrice du centre culturel de Berchem-Sainte-Agathe a expliqué comment elle, ses collègues et les participants à un projet de réalisation vidéo s’étaient cognés aux impératifs imposés par les vidéastes sur les plateaux de tournage: séquençage très net du temps, rapidité d’exécution liée aux coûts, injonctions sur un modèle hiérarchique. De leur côté, les opérateurs culturels et les participants, engagés dans un processus participatif, répondaient à une logique de concertation horizontale et itérative, nécessitant de se donner beaucoup de temps et reposant sur l’écoute des aspirations des uns et des autres.

D’autre part, cette ligne de fracture fait des zigzags. Tous les artistes ne répondent pas d’abord ni exclusivement à la « responsabilité du spectacle ».


Parce qu’on a besoin de vous…!

À l’issue d’un débat sur l’approche culturelle dans le travail social, un étudiant en école sociale demande: « Franchement, a-t-on vraiment besoin de cette approche culturelle!? » Directement interpellé, l’invité – intervenant en théâtre-action – pousse au bout la logique de l’étudiant: « Tiens, quand on y pense, les cours de psycho, en avez-vous aussi réellement besoin…? Et la socio? Et la méthodo? Finalement, a-t-on besoin… de vous, les assistants sociaux? »


Ainsi, pour les intervenants en théâtre-action, le rapport au temps, à l’argent et aux gens est proche de celui des missions du travail social. « Le temps long de la création correspond à une quête qui permet de retrouver sa place par rapport aux autres sur un plateau, estime Paul Biot. C’est aussi permettre que le temps recommence à exister au-delà de l’urgence de la survie ou de l’infini de l’isolement. Chaque fois qu’on récupère du passé, on crée du futur! »

Comment en arrive-t-on à cela? Comment le travailleur social parvient-il à mettre quelque chose de cela dans son travail? Autrement dit, comment la formation des travailleurs sociaux peut-elle les aider à renouer avec la mission émancipatrice du travail social?

Cette question renvoie à la problématique du rapport au temps des AS à qui il est souvent d’abord enseigné de répondre, individuellement, aux urgences. Pour certains, c’est là qu’intervient la solution du partenariat entre le culturel et le social. Les collaborations allègent le travail et permettent une répartition des rôles assurant une meilleure gestion des projets.

« Pourquoi pas, aussi, former les opérateurs culturels au travail social? » Ça ressemble à une boutade, mais c’est une des préoccupations du groupe de travail de Culture et Démocratie. S’il n’est pas question de systématiser la coprésence d’un assistant social et d’un artiste pour mener à bien des projets socioculturels, il s’agit néanmoins de créer les conditions qui rendent possible un bon partenariat lorsqu’il s’avère utile. Si la première condition consiste à renforcer l’approche culturelle dans la formation des assistants sociaux, les agents culturels doivent de leur côté être sensibilisés et formés à une approche sociale!


Derrière la culture, l’approche communautaire?

En filigrane des propos de nombreux enseignants, étudiants et travailleurs convaincus de l’intérêt d’une approche culturelle du travail social, il y a le souci du collectif. Les expériences du chapitre « Pratiques et vécu » en témoignent. Un peu comme si, pris dans les contraintes de ses missions d’intégration et d’activation individuelles, le travail social cherchait dans l’approche culturelle un recours pour renouer avec un travail collectif, une démarche communautaire.

Dans l’intervalle, la culture dans le travail social peut apparaître comme une démarche qui compense auprès des usagers le contrôle social accru dont ils font l’objet. Est-ce un paradoxe, une contradiction?

Dans le groupe de travail, certains estiment néanmoins que l’approche culturelle n’a pas qu’une fonction collective à remplir. Elle peut et doit être prise en considération pour elle-même dans le travail social dans la mesure où elle permet de rendre l’individu singulier acteur de sa vie.

Toujours est-il que cette tension entre collectif et individuel agite aussi les écoles sociales. S’agit-il de mettre l’accent, dans la formation, sur des démarches de développement personnel ou de renforcer la capacité de critique sociale?

Et si les deux s’articulaient? Pour Paul Biot, cette dichotomie est dépassée. Selon lui, le théâtre-action notamment prouve qu’une démarche de création artistique peut alimenter et s’alimenter d’une critique sociale, d’une part, et nourrir l’autonomisation des individus à travers des projets collectifs, d’autre part.

Ainsi l’illustrent les réflexions de Claire Vienne, directrice du Théâtre de la Communauté. Le Théâtre de la Communauté est une des 17 Compagnies de théâtre-action en Communauté française qui se concentrent sur la création théâtrale avec des personnes ne fréquentant pas les salles de spectacle et dont les réalités et les points de vue ne sont pratiquement jamais transcrits artistiquement. « Chaque participant va, avec d’autres personnes, créer une parenthèse, un espace hors de toute contrainte. Grâce au plaisir, le metteur en scène va guider la personne vers ce qu’elle a à dire et non pas vers ce qu’elle aimerait dire. Pour chercher ce qu’elle a à dire, il va falloir que la personne, individuellement dans un premier temps, sache à qui elle va dire.

Ce travail de création avec un groupe de comédiens dits amateurs est d’autant plus riche qu’ils sont réellement engagés dans une vie quotidienne d’ouvriers, d’employés, de maris, de femmes, de chercheurs d’emplois, d’étudiants, d’errants… Ces comédiens amateurs engagés à l’extérieur sont leur propre terreau. Afin de pouvoir construire ce nouveau regard, le comédien va déconstruire à l’intérieur du nouvel espace qu’il s’est créé. Le comédien va jouer. L’important est que chacun ait trouvé son enjeu à être là.

Le groupe va produire le spectacle, va faire don. Il va prendre un risque, se mettre en danger. « J’aimerais faire du théâtre » se transforme peu à peu et chemine lentement vers « À qui nous, groupe, metteur en scène y compris, (celui-ci ne se situe pas à l’extérieur, mais crée ses enjeux avec le groupe) voulons-nous nous adresser et pour provoquer quel changement? » Dans le processus de création collective, un moment indispensable est le regard que l’on va poser sur ce terreau, ce matériau, qui est l’existence quotidienne. Il va falloir donner à cette matière première un sens en la plaçant dans un contexte historique, dans la grande Histoire (la société). Chercher, démasquer, penser les enjeux non plus individuels mais collectifs. Un spectacle de création collective emmène le groupe dans un processus d’étrangéisation. Il s’agit de donner les moyens de prendre le recul nécessaire afin « qu’il pense sa vie », qu’il entraîne le public dans ce même mouvement de distance. Que le public réfléchisse et pense « sa réalité » et ainsi le doute s’installera. Ce doute laissera peu à peu un « espace libre », un espace libre pour penser. » (Propos issus de Oser tenter d’être libre: http://www.actc.be)

Cette façon d’éclairer le processus et la réalité du travail correspond à ce qu’en disent et en écrivent depuis longtemps déjà la majorité les compagnies, avec pour certaines un accent plus prononcé quant à la dimension fondamentalement politique de la démarche, qui s’ajoute à ses aspects sociaux, s’en distancie parfois, et parfois l’élève à un niveau singulier.



Tanger, portraits dans la cour de l’école, 26 avril 2007 (C. Walthéry)


Une alliance objective?

Y aurait-il une alliance objective entre les désirs du travailleur social porteur d’une démarche culturelle et la finalité émancipatrice de cette démarche pour les « usagers »? On peut en tout cas observer un parallèle. Alain de Wasseige estime ainsi « qu’animer des ateliers artistiques, cela (…) permet au travailleur social de s’aérer, de créer une bulle où il est moins aux prises avec les contraintes administratives ou autres de l’institution et du système. » Tout comme le travail socioculturel vise à émanciper les individus ou les groupes des contraintes sociales, économiques ou autres qui pèsent sur eux, à « redevenir acteurs de leur vie » individuellement et collectivement.

Ainsi, parmi les CPAS interrogés pour le rapport d’évaluation du subside réalisé par Culture et Démocratie, la majorité reconnaissait la valeur ajoutée de la participation à la culture. Singulièrement, ils ont indiqué que cette mesure leur permet d’engager un débat positif avec leurs usagers, tout particulièrement pour ceux qui organisent des activités de groupe auxquelles tant les collaborateurs des CPAS que les usagers participent.

Si cette analyse peut être validée à l’observation de nombreuses initiatives, l’articulation entre les deux dynamiques semble souvent faire défaut. La dimension d’acteur de changement revendiquée par les assistants sociaux ne sortirait-elle pas renforcée si pareille articulation trouvait à se dire, à se formuler, à s’élaborer collectivement entre tous les protagonistes d’un projet socioculturel? Voila un enjeu supplémentaire pour la formation initiale.


Pour quoi l’approche culturelle

On pourrait évoquer des raisons morales, politiques, idéologiques pour critiquer l’approche intégrationniste individuelle du travail social qui a fait son retour en force dans les années 1980 (Hamel Puissant).

Il y a aussi – et surtout? – des raisons sociologiques et pragmatiques. Selon le sociologue anglo-polonais Zygmunt Bauman, dans une société dite « moderne-liquide » – qui, à bien des égards, peut caractériser la société de consommation – « les situations dans lesquelles les hommes agissent se modifient avant même que leurs façons d’agir ne réussissent à se consolider en procédures et habitudes », écrivait Robert Maggiori dans le Libération du 3 septembre 2009 (L’abeille, l’ère liquide et le consommateur). La vie même est « fluidifiée », rendue frénétique, incertaine, précaire, au point que les individus sont incapables de tirer un enseignement durable de leurs propres expériences du fait de l’incessant changement du cadre et des conditions dans lesquelles elles ont eu lieu.

Dans une telle société, n’est-il pas vain de chercher à insérer ou à intégrer les exclus – fût-ce par un travail culturel – bref à les adapter à un système qui est lui-même en perpétuel changement?

L’approche culturelle du travail social ne serait-elle pas l’occasion au contraire de faire sortir de la marginalité des cultures alternatives, en les asseyant sur leurs propres codes, en les affirmant comme des modes de représentation du monde et des systèmes différents mais tout aussi légitimes?

Cette interprétation, qui attribue un rôle institutionnalisant à l’approche culturelle du travail social, rappelle celui-ci à un autre défi qui prend alors une nouvelle dimension: comment contribuer à la cohabitation et la rencontre entre une multitude de cultures différentes?

Il s’agit également de renforcer la légitimité d’une approche culturelle du travail social. « Les assistants sociaux qui s’aventurent dans cette voie sont souvent considérés comme de gais lurons par leur hiérarchie, les pouvoirs subsidiants… Alors que ce type d’approche devrait pouvoir être considéré comme fondateur du travail social dans son ensemble. » Y compris dans le chef des acteurs artistiques et culturels, afin de les rendre réceptifs à la démarche des travailleurs sociaux. En effet, « il y a une crainte pour les enseignants et les assistants sociaux d’être moqués, critiqués par ceux qui savent ce qu’est la culture », relève Paul Biot. Cette crainte constitue un frein à s’engager pleinement dans ce type de démarche et, en tout cas, à solliciter une collaboration.

La formation est un premier maillon face à cette ambition.


Lézarts urbains, promotion et diffusion des « arts urbains »

Centrée aujourd’hui sur les cultures urbaines, l’asbl Lézarts urbains est née en 1977 sous le nom de Fondation Jacques Gueux. Son projet d’alors était de « valoriser la création populaire comme outil d’émancipation sociale ». Avec l’apparition du phénomène des banlieues et le métissage de nos sociétés, les lieux des expressions populaires se sont déplacés vers les périphéries. Du théâtre et de la chanson sociale de la classe ouvrière, les expressions se sont diversifiées avec l’apparition de la culture hip hop, l’art graffiti, la danse urbaine, le rap, le slam…
Lézarts urbains a élargi son champ d’action et contribue à faire connaître et reconnaître les arts urbains contemporains. Il s’agit toujours de faire des liens entre « cultures urbaines, expression artistique, prise de parole, engagement, formation, ouverture, réflexion et action socioculturelle. »
L’asbl intervient dans les maisons de jeunes, le réseau associatif, les écoles, les prisons mais aussi dans les centres culturels, les théâtres, les bibliothèques et autres lieux culturels. Ses modes d’intervention sont variés et vont de l’organisation d’ateliers d’initiation à l’organisation d’événements culturels, en passant par l’accompagnement d’artistes débutants par une aide à la production et à la diffusion.

www.lezarts-urbains.be


Pourquoi? Comment!

Former les (futurs) travailleurs sociaux à une approche culturelle de leur profession, c’est leur faire prendre conscience de plusieurs choses.

D’abord que s’ils ne sont pas engagés pleinement dans une profession et une démarche culturelle, ils n’en sont pas moins capables de prendre en considération dans leur travail certaines dimensions du travail culturel et artistique. Autrement dit, il ne s’agit pas de leur apprendre à se décharger sur des artistes d’une part de leur travail, mais bien plutôt de leur apprendre à y recourir – et à l’assumer dans la durée - dans le cadre d’une intention et d’une responsabilité propres au travailleur social.

Il s’agit donc aussi de leur apprendre à travailler en concertation, en partenariat avec d’autres intervenants au même niveau qu’eux, mais aux logiques, contraintes et modes de fonctionnement différents. Si Culture et Démocratie se prononce en faveur du travail en partenariat (le « couple idéal ») entre assistant social et travailleur culturel ou artiste, la question reste entrouverte au sein du groupe de travail. « Il ne faudrait pas conclure qu’il faut qu’il y ait systématiquement un couple assistant social – animateur culturel pour effectuer un travail social à dimension culturelle. » Le groupe de travail pose que si travail en « couple idéal » il y a, certaines conditions doivent être observées (voir à ce propos les spécificités de ces projets, décrites au chapitre Les intentions – Constats de base). Même écho quand il s’agit de l’amont, soit l’organisation même de la formation des futurs assistants sociaux: « Suffit-il de placer des artistes dans les écoles sociales pour renforcer la dimension culturelle? » Pour le groupe de travail, la priorité est dans la sensibilisation permanente au sein des écoles sociales. Si l’assistant social ne peut jamais tout faire, il peut faire « plus qu’une petite partie » de ce travail social à dimension culturelle.


L’approche culturelle n’est pas un divertissement

Lors d’une rencontre entre les pratiques sociales et les artistes du Répertoire de Culture et Démocratie, Du sel dans les épinards, organisée en 2007, la question de la reconnaissance du travail des référents culturels au sein des CPAS par leurs collègues et la hiérarchie était au cœur des débats. « Pour mes collègues, lorsque je participe à ce type de journées, je viens m’amuser. Alors que, eux, pendant ce temps, ils travaillent! Une sorte de jalousie se crée car nous établissons des relations plus significatives avec les bénéficiaires, raconte une assistante sociale. Et du côté de la hiérarchie? Tant qu’il y aura des subsides, elle reconnaîtra le travail réalisé avec des artistes et acteurs culturels », poursuit-elle.
Le travail culturel devrait pouvoir bénéficier d’une reconnaissance implicite sans exiger des référents culturels de devoir justifier leur action. Une des difficultés est en effet que l’institution et les pouvoirs organisateurs (et financeurs) attendent plutôt des résultats visibles et quantifiables, alors que le sens d’une démarche culturelle et artistique s’inscrit dans le long terme, bien au-delà de l’éventuel résultat tangible.
Devant ces constats, il semblerait utile que dans chaque CPAS soit organisée une séance d’information rassemblant tous les membres du personnel, expliquant le travail mené au niveau culturel, et le fait qu’il ne peut être le travail d’un seul, mais doit pour sa réussite, imprégner les autres aspects du travail social et l’organisation même du CPAS.


À travers leur confrontation avec les travailleurs culturels ou les artistes, il s’agit aussi pour les futurs travailleurs sociaux d’apprendre ce que cette confrontation leur dit du changement social et de l’autonomie des individus, donc d’une évolution possible du travail social. À savoir, notamment, qu’il s’agit d’envisager tous les chemins qui permettent aux individus de trouver une place sociale, et pas seulement l’emploi (autrement dit, que l’emploi n’a plus le monopole de la fonction d’intégration).

En tout premier lieu, la formation des travailleurs sociaux doit donc développer une capacité de métaréflexion à propos du travail effectué, à propos des actes posés et des finalités poursuivies.

Au niveau des directions des établissements de formation des assistants sociaux, l’attitude vis-à-vis des initiatives à connotation culturelle est parfois ambiguë. Si certaines sont convaincues de l’intérêt de l’approche, elles doivent compter avec l’hétérogénéité du corps professoral sur cette question. D’autres y sont carrément insensibles. Lorsque des collaborations avec des professionnels de la culture sont envisagées au sein de l’établissement, l’accord de la direction peut être motivé par le souci d’obtenir un bon résultat constitutif d’une bonne vitrine vis-à-vis de l’extérieur. Cette instrumentalisation peut se faire au détriment d’une dynamique d’apprentissage qui intègre les échecs, les essais et erreurs, d’une pédagogie du projet.



© Frédéric Pauwels (http://www.fredericpauwels.be)