Chapitre 4 : Pratiques et vécus
Date de publication : 30/12/2009
Etat d'avancement du travail : Terminé.
Classification : SCIENCES SOCIALES / ASSISTANCE SOCIALE
Mots clés : Culture, art, travail social, Bruxelles, démocratie, Unesco, Biot, Liège
Publication de l'ouvrage : Mr. Benjamin Lachterman le 30/12/2009 à 07:33
Dernière modification : Mr. Benjamin Lachterman le 14/02/2010 à 10:33
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Publication de la page : Mr. Benjamin Lachterman le 31/12/2009 à 10:41
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« Tenter l’aventure de la culture » à l’ESAS/HELMO
Comment le contenu de la formation des travailleurs sociaux peut-il être réinventé par ceux-là même qui en bénéficient? C’est le défi que se sont lancé quelques enseignants à l’ESAS/HELMO (École supérieure d’action sociale de la Haute École libre mosane) - dont Claire Walthéry qui témoigne ici - à travers un partenariat avec l’INAS (Institut national d’action sociale) à Tanger. Ou comment la rencontre interculturelle place questionnements et expérimentations collectifs au cœur du projet d’apprentissage.
Parallèlement à son métier d’enseignante, Claire Walthéry « pratique » la photographie. Elle a notamment, depuis une dizaine d’années, créé une sorte de mémoire photographique des « moments » où la culture était au centre des expériences pédagogiques qu’elle mène avec quelques collègues, les étudiants et de nombreux autres partenaires culturels et associatifs.
Les images proposées dans cette publication sont pour la plupart, issues d’un projet d’échange entre l’école sociale de la Haute École libre mosane de Liège et l’Institut national de l’action sociale à Tanger.
Un DVD intitulé Liège/Tanger témoigne de cette aventure. Il rassemble un important travail de « mémoire » photographique élaboré depuis plusieurs années. Au cœur de cette construction, quelques professeurs de l’ESAS qui défendent une pédagogie de l’ouverture de l’école sur l’extérieur pour un travail social décloisonné et transdisciplinaire, pour une approche globale et systémique de la formation comme de l’action sociale. C’est un véritable réseau qui s’installe au fil d’une dizaine d’années entre quelques enseignants, des étudiants et des partenaires extérieurs à l’institution scolaire. Ce projet pédagogique depuis le début, a entretenu une dimension culturelle et internationale qui était comme une nécessité pour ancrer la formation et l’action sociale dans le monde d’aujourd’hui.
Le DVD montre comment un projet de coopération entre l’ESAS et l’INAS est une opportunité pour une démarche de formation réflexive qui touche à de multiples éléments. Ce qui en fait bien plus qu’une simple « méthodologie » de travail coopératif, c’est cette façon d’y induire un ensemble de dimensions les plus diverses et originales, créations partagées et collectives entre des personnes d’origines et de cultures différentes.
Cette élaboration progressive d’un réseau étendu dans le temps et l’espace et cette primauté accordée à l’humain dans toutes ses facettes, même les plus sensibles, font les caractéristiques principales de ce que j’appelle « construction culturelle ».
Ici, il ne s’agit plus d’une simple sensibilisation des étudiants à la dimension culturelle en travail social mais d’une construction culturelle collective de la formation. Celle-ci concerne autant les contenus de la formation que les méthodes pédagogiques, la formation d’étudiants autant que la formation des formateurs. Des modules de cours sont construits en commun.
Former à travers des projets dans des territoires
Par exemple, l’un de ceux-ci est communément appelé: « Approche quartier ». Nous y travaillons sur les territoires et stimulons les expressions créatrices à travers des collaborations avec des partenaires publics ou associatifs qui, eux-mêmes, développent des actions de participation citoyenne. La photo, la vidéo, les arts plastiques, les installations artistiques dans l’espace public et les expositions sont mobilisés pour appréhender la ville en mouvement, la mobilité, les flux économiques, les migrations des populations, sentir la vitesse, le temps qui passe et les évolutions urbaines pour mieux ressentir et appréhender cette réalité mouvante comme autant de points de fuites vers un avenir incertain mais à construire.
Il s’agit de partir à la rencontre des habitants en utilisant des moyens artistiques ou techniques, puis de symboliser les découvertes faites et les points de vue de chacun au travers d’une démarche sensible d’expression. En faisant alliance avec un ou plusieurs artistes de disciplines différentes, la démarche permet d’aller plus loin dans l’approche technique et la signification de ce que l’on veut communiquer à l’autre dans l’espace public. Elle autorise à prendre plaisir à se dire en utilisant des moyens qui font la part belle à tous nos sens. Elle favorise l’élaboration en groupe d’œuvres significatives qui autorisent l’expression des émotions et du subjectif et qui seront diffusées pour se donner à connaître et susciter l’intérêt, la curiosité, la réflexion, l’interpellation des émotions…
Par exemple, au départ d’un projet intitulé Un éléphant dans la ville
qui a rassemblé une dizaine d’associations à Liège et une école supérieure artistique, nous avons, de l’ESAS à l’INAS, ensemble, traité de questions et de thèmes originaux! Quels liens y a-t-il entre les bêtes et les gens? Une question surprenante pour partir à la rencontre des autres, des habitants, des passants, des enfants… pour se poser des questions à soi-même ou en groupe d’étudiants. Le monde animal, un monde à découvrir dans ses rapports aux hommes. Le monde animal comme métaphore pour dire qui l’on est, comment on vit avec les autres, quelles sont nos façons de vivre, comment nous pensons, bref s’intéresser à la vie des bêtes pour mieux connaître celle des humains. Suivre l’éléphant à la mémoire prodigieuse dans une parade en ville ou sont représentés tous les animaux de l’Arche de Noé et créer ainsi un mouvement convivial et interactif dans le quartier.Lors d’un voyage des étudiants de Liège à Tanger, nous avons aussi échangé contes et histoires! Avec les fables et les mythes, ils sont révélateurs des questions, des choix et des préoccupations des hommes. Et ils se nourrissent, de près ou de loin, de leur environnement naturel et social… L’échange de nos contes nous permet donc de comprendre et de nous convaincre que ce qui nous rassemble est beaucoup plus important que ce qui nous sépare.
Voici les deux écoles, d’un côté et de l’autre de la Méditerranée, profondément marquées par la présence de l’une chez l’autre au point de réinventer des façons de faire et de se former adaptées aux nouveaux mouvements de notre monde.
Une formation, à réfléchir de part et d’autre
Ce module « Approche quartier », pratiqué depuis plusieurs années à l’ESAS par une équipe de trois ou quatre enseignants, fait l’objet dans le cadre de ce projet de coopération, d’une « réappropriation » dans la formation des futurs travailleurs sociaux à l’INAS. Échanges d’enseignants, construction commune de modules à Tanger, correspondance virtuelle entre étudiants de Belgique et du Maroc, séjours d’étudiants de l’ESAS à Tanger permettent la réalisation de ce projet.
Pour notre école, cette aventure s’inscrit dans un cadre multiple: les missions décrétales de l’enseignement supérieur (recherche pédagogique, services à la collectivité…), le développement de la politique internationale de l’école, la volonté de donner sens à une nouvelle unité de formation intitulée « Cultures et identités » au sein du projet pédagogique de la formation de base des assistants sociaux. C’est dans ce contexte que des conditions favorables ont permis la réalisation de ce projet.
Cette manière de travailler ensemble alors que nous sommes d’âges, de statuts, de disciplines et de cultures différentes demande à chacun de « sauter » dans la démarche sans savoir à l’avance où cela nous mène, sans avoir préalablement toutes les solutions aux problèmes qui vont se présenter. Bien sûr, cette posture est parfois vécue comme très insécurisante pour les enseignants et pour les étudiants. Cette façon de « chercher » ensemble demande de lâcher prise par rapport à nos certitudes et la relation entre nous tous (enseignants/étudiants/institutions/artistes). Cela sort évidemment des schémas traditionnels et remet en cause notamment les rapports de pouvoir traditionnellement répartis dans les institutions.
Comme souvent, ces remises en cause existent davantage au sein de notre propre institution (dans ce cas, à l’ESAS) qu’à l’extérieur (notamment à l’INAS). Là, nous y avons la garantie d’un soutien important de la direction qui s’implique personnellement dans le projet et défend ardemment les valeurs inhérentes à celui-ci. Par contre, à l’ESAS, nous sommes souvent « sur le fil du rasoir » par rapport à nos mandats respectifs. Cela pose régulièrement problème. Aux étudiants, qui doivent s’y retrouver face à des discours paradoxaux concernant les exigences de l’école pour leur formation. Aux enseignants, remis en cause par leur direction, par certains collègues, parfois aussi par des étudiants dans leurs manières de concevoir et de travailler à la formation des futurs travailleurs sociaux.
Il arrive le plus souvent que le dialogue et l’argumentation permettent à tous de mieux se comprendre, de se convaincre éventuellement et dès lors, de laisser « vivre » dans l’institution scolaire diverses manières d’aborder la formation des étudiants tout en partageant les mêmes objectifs généraux. Mais il arrive aussi que la confrontation mette en lumière de sérieuses divergences de vues par rapport à nos conceptions du travail social d’aujourd’hui et de la formation de base des étudiants. Il n’est pas toujours possible de s’entendre. Parfois, l’institution se « sert » de ces expériences innovantes pour en faire sa vitrine alors qu’en même temps, elle décide de rendre impossible la prolongation de ces façons de travailler en n’en donnant plus les moyens budgétaires et organisationnels.
Ce projet a bien mis en lumière que, dès qu’il s’agit de questionner, voire de remettre en cause les corpus traditionnels des savoirs et compétences des futurs travailleurs sociaux, des difficultés surgissent. Cela ne se réalise donc pas sans mal, cela dérange, cela oblige à prendre les risques inhérents à toutes les aventures, cela engage, cela entraîne le débat, nécessite la réflexion et l’évaluation continue et collective, cela nécessite enfin, une résistance ardue à toute forme d’instrumentalisation.
Il en va de la place d’un tel projet de formation, construit avec de multiples partenaires dont les étudiants, comme de celle de tout projet d’action interculturelle réalisé « avec » les bénéficiaires au sein d’une organisation sociale.
Claire Walthéry, novembre 2009
Le DVD est disponible jusqu’à épuisement du (petit) stock. S’adresser à claire.walthery@tvcablenet.be
Cette réalisation est artisanale dans le sens noble du terme et peut être disponible à la bibliothèque de l’école et sur demande. Et à la place d’une monnaie d’échange, juste une réaction par mail aux auteurs afin d’élargir le réseau.
Du travail social à l’enseignement, intégrer la dimension culturelle.
Entretien avec Isabelle Dorchain, assistante sociale et maître de formation pratique à l’Institut d’enseignement social, des sciences de l’information et de la documentation, Haute École Paul-Henry Spaak à Bruxelles.Qu’entends-tu par « approche culturelle » ou « dimension culturelle » du travail social?
C’est à la fois l’aspect multiculturel et l’approche de l’autre mais aussi la culture, avec un grand « C », qui comprend les productions artistiques. La première conception, seule, est trop large; la seconde, trop restreinte.
L’expression artistique ou la consommation culturelle sont des outils, qu’il faudrait toujours associer dans le travail social, afin de réaliser le droit d’accès à la culture mais aussi le droit à l’expression culturelle.
Personnellement, ce n’est pas l’école qui m’y a sensibilisée mais bien mon parcours de monitrice-éducatrice et les formations suivies dans ce cadre-là. Cela m’a fourni un bagage d’expression artistique, de travail sur le corps, de techniques d’artisanat…
Dans ton parcours, quelle expérience est la plus emblématique de cette approche?
Il y a d’abord une démarche initiée lorsque je travaillais comme assistante sociale en psychiatrie. C’était le début de l’opération Article 27, dont le public-cible était encore mal défini, la priorité ayant été donnée aux seuls chômeurs, ce qui a très rapidement épuisé les tickets disponibles. L’institution dans laquelle je travaillais alors – des habitations protégées - a établi un partenariat avec un centre de santé mentale du quartier qui organisait un atelier de peinture, mixte: des usagers du centre et des habitants du quartier. Eux recevaient des tickets Article 27 dont j’ai pu faire profiter les usagers des habitations protégées pour lesquelles je travaillais.
Article 27, du ticket au réseau
En référence à l’article 27 de la Déclaration universelle des droits de
l’Homme (qui stipule: « Toute personne a le droit de prendre part
librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de
participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent.
»), l’asbl Article 27 lutte depuis 1999 pour rapprocher certaines
populations de l’espace culturel. L’asbl a d’abord cherché à garantir
une offre des places de spectacles à prix réduit, en sollicitant le
soutien d’institutions culturelles et des pouvoirs publics. Cette
activité s’est étoffée au fil du temps par un travail en réseau avec
des partenaires culturels, sociaux, et des utilisateurs Article 27
ainsi qu’à travers le soutien à l’organisation d’activités et de
projets de sensibilisation à la culture et d’expression culturelle.
www.article27.be
Il est clair qu’il n’y avait pas de demande de la part des usagers de l’institution. C’est parce que l’opportunité existait et que j’ai travaillé celle-ci sur le mode de la proposition que certains en ont profité. Pour les sorties ainsi programmées, que ce soit au cinéma ou au théâtre, ils se faisaient beaux, se mettaient sur leur 31.
C’est important que ces gens sortent pour être confrontés à d’autres personnes. C’est important aussi que la population intègre qu’il existe des gens différents qui participent aussi de la société. Ce n’est pas toujours facile. Je me souviens d’une sortie au Magic Land Théâtre à l’occasion de laquelle une résidente riait systématiquement à contretemps. Au début, ça a fait rire les autres personnes dans le public. Au bout d’un moment, ça devenait gênant, ça perturbait le reste du public et sans doute les acteurs.
Il y a eu, ensuite, une activité organisée dans le cadre du programme « Sésame » mené par les Musées royaux des Beaux-Arts, grâce à un subside européen. Il consiste à faire venir au musée des publics inhabituels. Lorsqu’ils ont initié le projet, ils l’ont ouvert la première année à des publics concernés par la psychiatrie. La visite, guidée, était suivie d’ateliers pratiques, d’expérimentation de techniques artistiques. C’était saisissant de voir comment certaines personnes, complètement délirantes (au sens clinique), se contenaient lors de ces activités!
Certaines images qui illustrent ce Labiso rendent compte de ce projet. Elles ont été réalisées, ainsi qu’un autre reportage sur le projet itinérant de l’asbl Le Maître Mot, par le photographe Frédéric Pauwels pour ATD Quart Monde et La Maison des Savoirs, dans le cadre du séminaire de juin 2008, « Art et familles. Se connaître pour agir ensemble. La culture pour aller à la rencontre des plus pauvres ».
Sésame, ouvre-toi!
En nommant son nouveau programme Sésame, dès 2003, le service culturel et éducatif francophone des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique annonçait d’emblée son ambition: « S’ouvrir à des nouveaux publics qui ne seraient pas venus spontanément sans un accueil adapté et une médiation particulière. »
L’aspect tarifaire n’étant pas la seule barrière à l’accès à la culture pour certaines personnes, le programme noue des partenariats avec des associations sociales et communautaires. Le service culturel et éducatif organise des séances d’information à destination de personnes relais au sein de ces organisations.
En concertation avec elles, il envisage les thèmes et modalités des visites guidées. À l’aide d’une mallette musée, les personnes relais peuvent préparer leur groupe à la visite. Lors de la visite, les guides sont en interaction directe avec le groupe et réalisent une médiation entre les œuvres et le public. Les visites prennent des formes différentes: active où guides et visiteurs dialoguent tout au long de la visite; le parcours créatif lors duquel les visiteurs disposent d’un carnet et sont invités à y consigner dessins et commentaires que leur auront inspirés les œuvres; la visite-atelier, qui se termine par l’expérimentation de techniques artistiques.
Outre les visites, des outils didactiques et autres pistes peuvent être réfléchies afin de prolonger la visite au sein des associations. C’est donc un véritable partenariat qui s’établit entre professionnels du social et de la culture, autour d’activités taillées sur mesure.
http://www.themuseumistheworld.be/fr.projet.prog.htm
Certaines images qui illustrent ce Labiso rendent compte de ce projet. Elles ont été réalisées, ainsi qu’un autre reportage sur le projet itinérant de l’asbl Le Maître Mot, par le photographe Frédéric Pauwels pour ATD Quart Monde et La Maison des Savoirs, dans le cadre du séminaire de juin 2008, « Art et familles. Se connaître pour agir ensemble. La culture pour aller à la rencontre des plus pauvres ».
Que retiens-tu de ces expériences du point de vue de la posture et du rôle du professionnel?
Je retiens principalement deux choses. D’abord, si en tant qu’assistante sociale, je ne vais pas à une activité programmée, les usagers n’iront pas non plus. Ce qui les motive, c’est le lien que nous avons construit. Certains d’entre eux m’accompagnaient pour me faire plaisir. Mais au moins, ils découvrent quelque chose de nouveau. Personne n’a jamais été contraint. C’était un véritable problème les désistements, en tout cas pour certains théâtres qui nous réservaient des places puis ne voyaient arriver que la moitié ou le tiers du groupe prévu. Ça a créé des tensions avec ces acteurs du monde du spectacle. J’ai beaucoup discuté avec certains d’entre eux pour expliquer la situation, les contraintes, les enjeux. On changeait aussi régulièrement de théâtre pour diluer les désagréments. Mais c’était aussi une façon de confronter nos publics aux exigences d’autres personnes, d’autres institutions.
Ensuite, à titre plus personnel, ce qui est significatif aussi, me semble-t-il, c’est qu’au cours de ma carrière, j’ai monté ces projets à des moments où j’avais besoin de sortir de l’institution. En institution psychiatrique par exemple, on est constamment confronté à la mort (de nombreux suicides) et aux angoisses de mort des usagers.
J’ajouterais que, pour rendre possible et pérenne ce type d’approche, il faut pouvoir inscrire les activités, souvent en soirée, dans le temps de travail des travailleurs sociaux.
En quoi ton approche relève-t-elle d’une méthodologie particulière?
L’approche qui sous-tend ces deux exemples est anti-méthodologique, parce que les demandes ne viennent pas d’abord des personnes. Dans les cours que je donne, je répète aux étudiants qu’il faut privilégier les dynamiques ascendantes, qu’il s’agit d’accompagner l’émergence de la demande chez les usagers puis les façons d’y répondre.
Dans mes deux exemples, les activités rencontraient en tout cas une des missions de l’institution: aider les personnes à se structurer et à s’autonomiser, les accompagner à aller vers le dehors de l’institution. Mais finalement, la question centrale n’est pas tant de savoir si la démarche est ascendante ou si elle est descendante mais bien de savoir dans quelle mesure elle permet une délibération avec les usagers. En définitive, c’est l’absence de discussion sur les activités, avec les usagers, qui mène à l’échec. Il faut pouvoir profiter des opportunités offertes par l’environnement, comme les tickets Article 27, les visites des Musées royaux des Beaux-arts. L’enjeu professionnel, c’est de trouver les voies et moyens de créer de l’adhésion des usagers autour de ces opportunités.
Dit en d’autres termes, ce n’est pas à nous, travailleurs sociaux, d’enseigner une pratique culturelle, artistique, où nous délivrerions un savoir. Il s’agit plutôt d’accompagner les usagers en expérimentant avec eux, à leurs côtés. Il y a d’autres postures possibles, mais c’est celle-ci que j’ai privilégiée.
Quels sont les enjeux de ce type d’activités pour les usagers?
Pour les usagers, il s’agit d’oser quelque chose de nouveau. C’est le principal enjeu de ce type d’activités pour eux. Je me souviens d’un monsieur de 40 ans qui s’est rendu pour la première fois de sa vie au théâtre. Un autre, un ancien journaliste de 50 ans, avait eu jusqu’alors une vie sociale très remplie, mais avait développé d’énormes résistances à renouer avec des activités culturelles. Oser sortir, oser se montrer, se placer sous le regard des autres est un enjeu énorme pour ces gens.
Quelles répercussions ces activités ont-elles sur la relation entre l’intervenant et l’usager?
Ces activités demandent une motivation importante, beaucoup d’énergie et une très bonne connaissance des personnes avec qui on travaille. Il ne s’agit pas de baisser les bras au moindre désistement collectif.
Il faut aussi revenir au travailleur social qui, dans ces activités, doit être capable de « faire comme » les usagers lors des activités programmées. Quand ils me voient dessiner comme un pied, que je partage provisoirement une posture proche de la leur, ça crée ou renforce une relation de confiance entre eux et moi. En effet, à travers ces activités, ils expérimentent et restaurent des compétences dont le travailleur social a été témoin dans une posture proche de la leur. Ce souvenir peut dès lors servir de référentiel positif commun a posteriori pour ressourcer les personnes dans des moments de découragement, de perte d’estime de soi, etc.
Ces expériences sont-elles emblématiques du travail social, aujourd’hui?
Ces pratiques sont là, présentes sous de multiples formes dans le travail social au quotidien. Mais elles ne sont pas valorisées. Plutôt que de considérer que l’accès à la culture, par exemple, est un besoin secondaire après la nourriture et un toit, il s’agit de le considérer comme un besoin comme un autre.
La formation intègre-t-elle les enjeux d’une approche culturelle du travail social?
Il faut partir du constat que lorsque quelqu’un ne connaît pas quelque chose, en général, il le rejette. En tant qu’institution de formation et en tant qu’enseignants, nous avons une mission, celle de faire découvrir la culture. En 1re année du bachelier assistant social, lors de l’évaluation d’une activité théâtrale, certains étudiants ont écrit qu’ils n’allaient jamais au théâtre!
Un écueil important dans une institution scolaire comme celle dans laquelle je travaille c’est qu’il n’y a rien de collectif, de coordonné, en matière d’approche culturelle. Quand un collègue lance un projet d’ouverture, novateur, il y en a toujours d’autres pour rechigner ou, même, pour chercher à dénigrer le projet. Pour moi, il y a au moins une explication à cela. C’est le manque de communication institutionnelle et l’absence de coordination. Ce qui revient systématiquement lorsqu’on en parle c’est « On ne se voit pas assez! », « On n’a pas le temps pour échanger… »
La mobilisation autour de ces initiatives se fait toujours par affinités et par proximité entre enseignants, sans nécessairement informer systématiquement tous les autres.
La conception de l’enseignement a radicalement changé. Le rôle de l’enseignant s’est élargi. Il s’agit de s’intégrer dans l’école, de participer aux instances décisionnelles (conseil de catégorie, conseil social, conseil d’administration, conseil pédagogique…), de pouvoir monter des projets, etc. Le temps des cours ex cathedra c’est fini! Mais beaucoup d’enseignants semblent ne pas encore l’avoir compris. On peut se former, mais ça n’est pas encouragé ni récompensé.
Un autre écueil réside dans le manque de moyens. Nous fonctionnons avec une enveloppe fermée. Au niveau des programmes de cours, il n’y a rien de systématique non plus. Parfois, un projet ou l’autre permet néanmoins d’avancer, de bousculer un peu le cadre établi.
Par exemple?
En 2009, les étudiants de 2e année ont participé à une rencontre sur le thème de l’identité professionnelle avec une école d’éducateurs spécialisés. Eux avaient réalisé un micro-trottoir pour illustrer les questions qui se posaient. Nous avons eu l’idée de réaliser une série de saynètes. Un groupe de onze étudiants s’est constitué et est allé jusqu’au bout du projet. Si nous avons obtenu de la direction les moyens de faire appel à un metteur en scène expérimenté en théâtre-action, c’est en bonne partie parce qu’il était important pour notre institution de montrer quelque chose de présentable lors de cet événement commun. Pourtant, dans ce cas-ci, la dynamique s’est poursuivie. Les étudiants se sont approprié le projet au point qu’ils ont obtenu de jouer leur spectacle dans un théâtre en ville au mois de décembre. De plus, la Compagnie du Campus, active dans le théâtre-action, les a contactés pour s’associer à cette date de représentation et proposer un spectacle créé à l’issue de la formation en création théâtrale suivie par 18 participants. Il y a eu dans ce cas un véritable cercle vertueux pour le projet artistique. On voit ici toute l’importance de l’appropriation ainsi que d’être vu et d’échanger avec d’autres qui ont aussi expérimenté une démarche de création.
Femmes sans-abri, AS sans a priori
Récit d’une expérience de stage vécue par Rim Id Miloud, étudiante en 3e année à l’IESSID de la Haute École Paul-Henry Spaak en 2008-2009.
Avant même d’entamer son stage dans un centre d’accueil pour personnes sans-abri, Rim Id Miloud, étudiante assistante sociale en dernière année, se voit confier par la structure la mission de recueillir des témoignages de femmes vivant dans la rue afin d’alimenter une journée d’étude sur les femmes sans-abri. Dès le départ, elle prend le parti de se mettre à l’écoute de ces femmes. « Une idée personnelle qui est aussi probablement le fruit de la rencontre avec certains professeurs », explique-t-elle.

Liège, dans un quartier, étudiante de première année lors du cours
« approche de techniques en travail social », 8 avril 2008 (C. Walthéry)
Créer un espace réservé aux femmes
« Des problèmes pratiques revenaient régulièrement lors de mes entretiens avec ces femmes, raconte Rim. La difficulté pour elles de trouver des serviettes hygiéniques, la mixité des salles de douche dans les centres… » Des constats pragmatiques qui en rejoignaient un autre, plus large. Les femmes sans-abri fréquentent peu les structures sociales pour les sans-abri. « Mon hypothèse, c’est que les femmes auraient besoin d’un lieu qui leur serait exclusivement réservé », explique l’étudiante. L’enjeu devient donc comment créer un espace qui permette à ces femmes de se faire entendre et qui, pour favoriser cette parole, ne soit pas mixte.
Avec le début de son stage, commencent des rencontres, dans un premier temps exclusivement avec des femmes fréquentant le centre. Dans ce groupe de paroles, les femmes peuvent raconter leur vie, faire émerger des besoins. « L’aspect revendicatif viendra plus tard. Dans la survie, les gens ont beaucoup de difficultés à se projeter », analyse Rim. D’autres femmes viendront ensuite compléter les « pionnières », suite à des contacts entrepris par la stagiaire auprès d’autres structures d’accueil.
« Lors de la 3e rencontre, je leur ai proposé de jeter un œil sur le programme des activités culturelles Article 27, explique l’étudiante. Elles étaient enchantées. Le groupe s’est proposé d’organiser une séance douche et détente avant chaque sortie. Une rencontre entière a été consacrée au choix des activités pour les trois mois suivants. » Le jour du 1er rendez-vous, trois femmes sont présentes dans les locaux de l’asbl. Mais au moment de quitter les lieux pour se rendre au cinéma, il n’y a plus personne! Une seule femme, fréquentant une autre asbl, que Rim a rappelée par téléphone, a fini par aller voir le film, accompagnée de la stagiaire.
« Lorsque je leur ai posé la question des raisons de leur absence, elles ont répondu qu’elles n’avaient plus envie, explique Rim. Toutes ont répondu qu’elles souhaitaient continuer. Mais plus aucune sortie n’a jamais eu lieu. Même un rendez-vous fixé et programmé depuis une semaine, une fois le moment venu, ça peut ne plus vouloir rien dire pour elles. »
Pour Rim, l’échec des rendez-vous spectacle est dû au fait que les femmes sont rattrapées par la réalité dès qu’elles sortent de l’espace de parole. Il s’agirait donc peut-être de répondre d’abord à des besoins vitaux, comme leur permettre de se reposer. « Ce projet aurait eu plus de chances d’aboutir s’il avait été possible de créer un lieu permanent d’accueil, avec des sanitaires, pour les femmes, analyse la stagiaire. Et la possibilité de se rendre au spectacle aurait dû pouvoir s’inscrire dans une plus grande fréquence, sans attendre des femmes qu’elles s’y rendent régulièrement. Il faudrait simplement leur rendre accessible cette possibilité. »

© Frédéric Pauwels (http://www.fredericpauwels.be)
Juste rebondir
Par la suite, lors d’une nouvelle rencontre du groupe de parole, l’une des femmes a proposé d’organiser un atelier de peinture afin de vendre ses toiles, quitte à apprendre aux autres à peindre. « C’est une autre façon de s’exprimer, différente de la rédaction d’un cahier de revendications », estime Rim, qui rebondit sur l’idée. « De mon point de vue, je ne percevais pas cela comme une démarche culturelle mais plutôt comme une approche méthodologique libre. Ce qui, en soi, est culturel, c’est de ne rien imposer, d’être là, de voir ce qui va sortir et d’être attentive aux dynamiques créatrices », considère celle qui, après son bac au Maroc, est « juste partie », sans idée arrêtée de ce qu’elle voulait faire dans la vie.Des initiatives à la marge, fragiles
L’absence de moyens financiers institutionnels a contraint à inventer, à innover. Dans le cadre de l’atelier de peinture, les femmes se sont mises à récupérer des cadres au marché aux puces. Elles se sont également rendues dans les banques alimentaires et sur les marchés afin de récupérer des produits qu’elles cuisinaient une fois par mois afin d’alimenter la caisse du projet. Les repas étaient vendus dans les locaux que l’asbl mettait à leur disposition pour l’occasion. « Il y avait aussi une femme, qui vendait des fleurs dans la rue et les restos, qui a voulu contribuer au projet en reversant une partie de ses bénéfices », se souvient Rim. Finalement, seule la femme à l’origine de l’idée a réalisé l’atelier de peinture jusqu’au bout, avec une femme sans-papiers du « 123 », un habitat collectif bruxellois qui occupe un bâtiment désaffecté.
L’atelier cuisine est devenu une finalité en soi car il répondait à une demande de repas chauds peu coûteux. Même si la stagiaire a fini par travailler aux fourneaux, pour les femmes; et que l’atelier s’est ouvert à d’autres personnes. Une fois le stage terminé, l’atelier a cessé.
L’autonomisation des projets est-elle une douce illusion? Dans ce cas-ci, l’asbl a invoqué des questions d’assurances et le fait que l’atelier ne rentrait pas dans les priorités de l’équipe.
D’une manière générale, Rim estime que les femmes sans-abri ont des difficultés à s’inscrire dans un « nous », dans une dynamique collective. Dans la rue, elles fréquenteraient peu les autres femmes. « Une femme dans la rue, c’est le signe de son échec dans ses rôles sociaux fondamentaux, encore prégnants: être mère et tenir un foyer. Elles vivent une crise identitaire forte. »
Mettre la culture au cœur du projet d’établissement
« Dans les récits de vie des sans-abri, il y a des éléments de profil qui reviennent régulièrement: le passage par des filières scolaires de relégation, une ambiance familiale dominée par l’absence ou l’alcoolisme d’un parent, etc. analyse Rim. Ces éléments, parmi d’autres, sont souvent synonymes de peu de curiosité envers les divers modes d’expression culturelle; le travail social devrait autant que possible pallier ce manque. Pour cela, les étudiants doivent y être sensibilisés. »
L’étudiante s’interroge. Comment introduire la culture dans la formation initiale des travailleurs sociaux? Un travail de sensibilisation des étudiants permettrait-il que ceux-ci appliquent cette approche dans leur travail futur? « En tout cas, pas à travers des cours ex cathedra, plutôt à travers l’appropriation de méthodes de travail », juge-t-elle. Et d’affiner le constat, qui porte en creux les principes à appliquer pour une meilleure prise en compte de la dimension culturelle à travers la formation. « Dans notre école, les cours sont très cadrés; il y a un cours de méthodologie individuelle, un autre de méthodologie collective et un troisième de méthodologie communautaire… Il y a bien un cours de méthodologie intégrée, mais c’est peu pour permettre aux étudiants d’établir des liens entre ces approches. La préoccupation existe dans la tête de certains enseignants, mais pas en tant que projet d’établissement. Et lorsque des initiatives en ce sens sont organisées, puisque la présence des étudiants n’y est pas requise, contrairement aux cours, personne ne vient! »
La culture au centre des préoccupations d’un cours de formation de futurs assistants sociaux?
Depuis plusieurs années, Frédéric Janus a l’occasion de travailler avec des étudiants de troisième année baccalauréat en assistant social, à la Haute École de Namur, sur la dimension culturelle du travail social. Fort notamment d’une expérience dans le champ de l’éducation permanente au Centre culturel de l’arrondissement de Huy, il a pris conscience de l’importance de cette dimension dans la vie des gens. Témoignage.Introduction
Ma confrontation aux pratiques culturelles, collectives et communautaires du travail social lors de stages réalisés durant mes études d’assistant social a fait de ces dimensions un point central dans ma réflexion et ma conception d’un travail social participatif et émancipateur. La présentation qui suit n’a pas la prétention de témoigner de bonnes pratiques, mais plutôt d’illustrer une approche, une expérience dont l’objectif est d’éveiller chez les étudiants futurs assistants sociaux une prise de conscience quant à la portée de cette dimension dans le travail social, confiné à une approche certes nécessaire mais souvent individuelle, palliative et spécialisée. Avec l’espoir que les étudiants intègrent la culture au cœur de leurs pratiques.
Un cours à option
À mon arrivée au sein du département social, j’ai proposé que les étudiants puissent intégrer cette réflexion à leur cursus de formation. En effet, dans leur programme d’études, les dimensions d’animation socioculturelle, d’éducation permanente ou d’approche culturelle n’étaient quasi pas abordées. Cet intérêt a été entendu et s’est traduit en un cours à option de 24 heures destiné aux étudiants de troisième année baccalauréat en service social.Susciter plutôt qu’imposer, éveiller plutôt que de transmettre
Lors des différentes séances de cours qui se déroulent davantage sous la forme d’un séminaire et d’ateliers, l’objectif est de permettre aux étudiants de s’informer, de découvrir et d’aller à la rencontre d’expériences réalisées dans le domaine.
Après s’être familiarisés avec le concept de « culture » en partant de leurs représentations croisées de données « théoriques », les étudiants se voient proposer différentes activités:
• rencontre d’intervenants sociaux qui mènent des projets artistiques et culturels avec des publics confrontés à des situations de vie difficile (exclusion, chômage…), souvent en collaboration avec des acteurs socioculturels et culturels.
• découvertes d’associations, d’institutions ou d’initiatives politiques, publiques ou privées: « Caméra etc. », Article 27, par exemple.
• participation à des événements, projets et activités en lien avec nos préoccupations: théâtre-action, exposition…
• témoignages de participants à ce type de projets.
Ces moments sont entrecoupés de phases de débats, d’échanges, de questionnement et de réflexions sur les thèmes abordés tels que, entre autres, les obstacles et les atouts d’une participation à la culture, un regard critique sur ce lien entre culture et travail social, la démocratisation et la démocratie culturelle, la finalité d’une démarche d’éducation permanente, le rôle d’un travailleur social dans une telle perspective…
Ainsi, l’idée qui traverse ce cours n’est pas de faire des étudiants des artistes, ni des animateurs sociaux consommant des pratiques artistiques à des fins occupationnelles. Il s’agit plutôt de leur permettre d’intégrer la dimension culturelle dans leurs pratiques et dans leur analyse.
En effet, il semble primordial que l’étudiant, futur AS, soit à la fois capable de décoder les situations et les besoins des individus, des groupes et des collectivités de manière globale et sous leurs différents aspects et qu’il puisse aussi y répondre de manière créative en développant l’autonomie, la solidarité, l’épanouissement, le lien social dans une perspective de changement individuel et sociétal.
La culture, me semble-t-il, par sa nature et dans ces différentes dimensions, permet cela. Elle n’est pas seulement un droit mais un lieu de participation, d’ouverture et d’émancipation.
Au cours des séances, à la lumière des différentes clés d’entrée proposées, se pose la question des finalités du travail social et donc inévitablement du rôle du travailleur social dans la société aujourd’hui.
Dilemme?
L’idéal dans un séminaire de ce type est de pouvoir travailler avec des petits groupes d’étudiants afin de susciter l’échange, le débat et la réflexion, mais aussi pour assurer une certaine mobilité qui facilite la participation et la découverte de différentes initiatives.Par contre, cette formule (cours à option, groupe restreint) ne touche qu’une partie des étudiants et donc ne permet pas à l’ensemble de ces futurs travailleurs sociaux d’avoir été tout au moins « sensibilisés » à cette dimension.
La parole aux étudiants
Les étudiants ont l’occasion au terme du séminaire de donner leur appréciation et leur avis, tant sur la forme (organisation pratique) que sur le fond (contenu).Ils soulignent notamment le fait que cette expérience leur donne la possibilité de:
- aller à la rencontre des publics, des initiatives et des démarches socioculturelles et artistiques;
- échanger, débattre;
- découvrir et s’ouvrir à de pratiques nouvelles ou différentes d’une approche « classique » du travail social;
- concevoir le travail social sous d’autres facettes dans une perspective collective, participative solidaire et citoyenne.
Frédéric Janus, novembre 2009
Quoi!? Un cours de créativité pour les assistants sociaux…? Ca vous étonne?
Intervenante sociale, jouteuse d’impro et clown, Florence Pire est professeur de méthodologie en travail social à l’ISSHA – Haute École de Louvain en Hainaut à Mons depuis 1997. Cela fait deux ans, en 2009, qu’elle donne le cours de créativité aux étudiants de 3e année. Celui-ci existe, de mémoire d’anciens, depuis plus de 30 ans. Au carrefour entre le social et l’artistique, sa démarche vise à ouvrir chacun à la rencontre de soi et des autres, par l’originalité et l’innovation. Témoignage.
La créativité, un moteur
En tant que praticienne, je suis convaincue que la formation des assistants sociaux doit comporter une dimension créative pour développer leurs compétences relationnelles.
La créativité est, selon moi, la capacité à sortir du connu pour rechercher de nouvelles manières de faire, de nouvelles solutions autres que celles habituellement mises en place. Être ouvert, sortir des sentiers battus, oser, augmenter son imaginaire… sont autant de qualités que l’assistant social doit développer de manière transversale, tant dans ses interventions individuelles que collectives, en solo et en équipe. Il s’agit avant tout d’une manière d’être, d’une disponibilité et d’une ouverture d’esprit.
Croire en son propre potentiel créatif est le point de départ pour pouvoir croire dans le potentiel créatif de son public. Nous sommes dans l’interactivité entre des systèmes. La créativité de l’assistant social a des effets sur celle de son public, mais également sur celle de ses collègues, ses partenaires et sa hiérarchie. La créativité est bien une ressource constructive et motrice dans les relations avec autrui.
Voici donc présentée la toile de fond du cours. Les objectifs que je poursuis sont de développer la créativité des étudiants, de les conduire à prendre conscience et confiance dans leurs propres possibilités créatrices et de leur montrer l’intérêt des compétences créatives dans leurs relations individuelles et collectives avec tout système.
Un atelier plutôt qu’un cours
C’est surtout la méthode interactive et participative que je valorise qui permet de progresser vers ces objectifs, plus que les points de repères théoriques contenus dans le syllabus. Lors de ces quatre ateliers de 3 heures chacun, une place importante est en effet donnée aux étudiants via différentes consignes, telles surprendre la classe et le professeur par une action; présenter son prénom de manière originale; changer une de leurs habitudes en classe; apporter un dessin, une image, un objet ou autre qui illustre un élément du cours. Les arts de la scène, les arts plastiques, les arts visuels… sont valorisés.
En réponse à ces consignes, a priori énigmatiques, de bonnes surprises sont au rendez-vous. Une fois, les étudiants vident la classe lors de la pause, apportent à boire et à manger pour toute la classe. Une autre fois, certains viennent en pyjama, en kimono ou en hippie. D’autres jouent un morceau de musique, chantent, dansent, dessinent… Il est arrivé que je sois prise en photo, embrassée, maquillée. J’ai même reçu une déclaration d’amour avec un biscuit en guise de bague. Et je retiendrai tout particulièrement cet étudiant plutôt renfermé récitant un poème qu’il avait écrit sur moi…
L’accent est donc mis sur l’action et l’expérimentation en groupe. Dans un esprit ludique et convivial, les étudiants sont amenés à vivre en situation les principes de la créativité. Ils peuvent se rendre compte de l’intérêt de ceux-ci en les vivant de l’intérieur.
Une contribution au développement personnel et à la dynamique de groupe
Lors de l’évaluation finale du cours, les étudiants notent que le cours leur a permis d’oser, de se surpasser, de s’affirmer, d’avoir une autre image d’eux-mêmes, de découvrir de nouvelles choses sur eux, d’avoir plus d’assurance et plus de confiance en eux. Ils évoquent aussi la contribution du cours à la cohésion du groupe. Avoir moins peur du regard des autres et s’ouvrir aux autres.
Liège, mur d’un abri construit par des étudiants lors d’ateliers d’expression « construire des cabanes », 21 mai 2008 (C. Walthéry)
Et sur le terrain?
Avant de partir en stage, les étudiants relèvent que le cours leur a permis de voir au-delà des pratiques habituelles et leur a ouvert l’esprit afin de travailler autrement avec les bénéficiaires.
Après le stage, quelques étudiants ont partagé des situations où la créativité leur a permis de ne pas rester bloqués, de ne pas s’obstiner dans une difficulté et de chercher de nouvelles solutions pour s’adapter à chacun. Bruno a réussi à établir une relation de confiance avec un papa en parlant de mécanique et à faire parler un jeune par le biais du hip-hop. Marie s’est adaptée quand elle a donné les formations sociales sur le chantier de l’EFT (entreprise de formation par le travail) et non dans les bureaux. Alice a utilisé des dessins pour expliquer le fonctionnement du service à une personne ne parlant pas français.
Ils soulignent tous que le cours de créativité leur a donné des réflexes pour entrer en communication. Être acteur de changement demande d’être créatif avec chacun et au sein de son institution. Pour eux, prendre les choses avec créativité, c’est prendre les choses de manière positive. C.Q.F.D.!
En guise de conclusion
Plusieurs de mes collègues me rejoignent en disant que le cours de créativité est parmi les fondamentaux, car il touche aux compétences transversales de l’assistant social et est une ouverture vers la culture au sens large du terme. Les premières graines sont semées sur un sol fertile et pousseront en fonction de l’arrosage et des conditions climatiques. La créativité est un jardin à entretenir. Les compétences sociales ne relèvent pas du quantifiable mais de l’humain et du subtil.
Par ailleurs, développer les compétences créatives des étudiants demande d’oser des approches pédagogiques créatives. J’espère que vous ne serez pas choqués en lisant que je m’éclate. Par ce cours, je touche moi aussi à mes fondamentaux et j’espère bien contaminer les étudiants!
Florence Pire, novembre 2009
L’approche culturelle dans la formation à Cardijn
Bernadette Heinrich enseigne à l’Institut Cardijn. Pour alimenter son témoignage, elle a interrogé des collègues, maîtres de formation pratique et maîtres assistant. D’où il ressort une conception de l’offre de cours imprégnée de l’histoire sociale de l’Institut, encore rétive à s’ouvrir à d’autres logiques de savoir et de langage que celle reposant sur la raison et le discours conceptuel.
Qu’est-ce que la culture? Un travail de construction de sens… On peut raconter que nous vivons tous dans une démocratie pleine de droits de l’homme. C’est en partie une fable, une illusion partagée… On peut par exemple décliner cette fable de la démocratie de deux façons différentes. L’une conduira à accepter le monde tel qu’il est (C’est démocratique, puisque tu vis en démocratie. La majorité a choisi: de quoi te plains-tu?) L’autre poussera à transformer la société (Puisque nous vivons en principe en démocratie, pourquoi certains choix fondamentaux nous échappent-ils et pourquoi certains hommes sont-ils traités comme des chiens?). La première sera aliénante; la seconde libératrice. À nous d’inventer les fables qui nous libèrent…
Cf. Inventer des histoires qui libèrent, Claude Semal.
Tout homme, toute femme a besoin de beauté, d’expression créatrice, en même temps que de nourriture, pour garder sa dignité, pour garder en soi cet espace de liberté, on peut inventer l’avenir, et sans lequel on est comme mort.
Martine Hosselet – ATD
À l’Institut Cardijn, dans les cours de sociologie, on trouve une réflexion théorique sur la fonction de la culture dans la société, les culture(s) comme système de valeurs et d’appartenance, la notion de chocs culturels, la question des inégalités culturelles liées aux inégalités sociales, l’individuation et donc la perte des socles communs de valeurs… Cette approche est donnée systématiquement à tous les étudiants.
On constatera d’emblée que si les étudiants ne « tombent » pas dans des cours de méthodologie où l’enseignant développe une sensibilité au culturel et s’ils ne choisissent pas des cours à option qui évoquent cette dimension, les étudiants peuvent sortir de l’Institut, avec comme seule approche du culturel, une réflexion conceptuelle.
Changer son regard, interroger les normes
Les cours de méthodologie du travail social, donnés en groupe d’une quinzaine d’étudiants, offrent l’opportunité, selon la sensibilité des enseignants, d’approcher des objets culturels. Ces activités culturelles passent par une expérience vécue: visite d’une exposition, participation à un spectacle… Les enseignants qui organisent ces « sorties culturelles » disent combien la confrontation directe au regard que portent les artistes sur le monde est un support pour questionner le regard des étudiants sur le social. Cela situe l’étudiant dans une position constructiviste, critique et cela le conduit à interroger sa propre vision du monde et à s’ouvrir et à comprendre d’autres manières de voir, à interroger les normes, à oser sortir de ce qui est conforme.
Bernard Hengchen signale combien le contact avec les œuvres artistiques permet de rejoindre une des fondements du travail social. Atteindre l’humanité, garantir la dignité humaine. Ce sont là des valeurs essentielles du travail social. Elles sont par essence ce qui s’exprime dans une pratique artistique. Comme Yannick Meulewaeter, il estime que « se retrouver avec des étudiants autour d’un objet artistique casse les clivages des rôles enseignants - enseignés, cela crée un autre type de rapport, une réciprocité, c’est l’expérience de la rencontre que les étudiants pourront par ailleurs tenter de vivre dans leur vie professionnelle avec les usagers. »
Yannick Meulewaeter constate cependant qu’il y a pour un grand nombre d’étudiants une difficulté d’accès à l’art, à ce qui n’est pas strictement d’ordre conceptuel. S’ils ne comprennent pas d’emblée, les étudiants sont vite dans le rejet: « J’aime pas. » Il y a donc tout un décodage à opérer, un langage à apprendre, un chemin de connaissance différent à susciter. C’est l’un des enjeux des cours de méthodologie donnés par les enseignants sensibles à cette approche.
Paul Verjans tente aussi des contenus de cours dans cette perspective. Il met l’accent sur le rôle de mobilisation que peut susciter un travailleur social. Pour ce faire, il sensibilise les étudiants à la rencontre et à la compréhension du langage symbolique et métaphorique de l’autre (plus particulièrement des groupes sociaux en situation de domination). Être à l’écoute de leurs valeurs, de leurs aspirations, c’est aussi entendre ce pourquoi ils sont prêts à agir. Il constate que ces aspirations émergent dans un langage de type récit et beaucoup moins dans un langage analytique ou conceptuel. Il y a donc pour lui un réel enjeu à ouvrir la formation à ce langage via l’art ou le récit de vie.
Trois cours à option en 3e année offrent la possibilité d’une réflexion sur l’approche culturelle: un cours d’anthropologie culturelle, un cours sur l’interculturel et un cours sur les politiques culturelles.
Ce dernier, dont j’ai la charge, fournit aux étudiants des grilles d’analyse des pratiques culturelles. Après avoir repéré les enjeux du champ et de la politique culturelle, les étudiants sont invités à réfléchir à l’articulation entre travail social et travail culturel sur base d’un texte d’auteur.
Prééminence de la raison?
Pour les enseignants qui mettent en place une approche vécue du culturel et de l’artistique, l’apport de cette démarche est considéré comme particulièrement pertinent pour la formation des futurs travailleurs sociaux.
Les cours théoriques abordant la question culturelle, à Cardijn, reposent essentiellement sur la raison comme mode d’accès et de construction du savoir. Il s’agit d’analyser et de réfléchir. Or, il existe au moins trois autres voies d’accès à un savoir: les sensations, les sentiments et l’intuition. Toutes sont porteuses de façons de voir le monde fondamentalement différentes. Une approche culturelle du travail social permettrait d’initier les étudiants à cette diversité de points de vue, de connaissance, de langages, de rapport au monde qu’ils pourront prendre en compte dans les rencontres qu’ils développeront avec les personnes avec lesquelles ils travailleront par la suite.
L’heure n’est cependant pas encore venue de considérer cette approche comme un passage incontournable et indispensable dans la formation. À l’Institut Cardijn, il n’y a pas d’initiation ou de sensibilisation systématique aux pratiques culturelles et artistiques, ni d’activités visant à développer de manière spécifique la créativité.
On peut faire ici l’hypothèse que l’Institut Cardijn, créé par le mouvement ouvrier, a développé une vision du culturel liée à l’Éducation populaire, où la culture est considérée comme un accès à la connaissance et comme action collective. L’art et la créativité ont gardé, pour certains enseignants, un relent d’élitisme et d’individualisme. À la décharge de l’institution, on peut considérer qu’une initiation un peu rigoureuse à une pratique artistique exige beaucoup de temps. Or, ce temps n’est au stade actuel pas inscrit dans la grille horaire des futurs assistants sociaux.
Ces derniers mois, des débats ont eu lieu entre enseignants sur cette question, des divergences de point de vue se sont exprimées. Pourquoi initier les travailleurs sociaux à l’art alors que leur mission n’est pas de cet ordre? Qu’est-ce qu’une pratique artistique peut bien apporter à la formation des travailleurs sociaux? Les initiés à l’art leur permettraient de comprendre de l’intérieur l’intérêt, ils seraient ainsi plus sensibles à susciter un accès à l’art pour les populations qu’ils rencontreront… La réflexion en est encore au stade du débat contradictoire. En attendant une volonté politique de faire avancer le débat, constatons que de manière globale et spécifique, à l’Institut Cardijn, aucune initiation ni même sensibilisation à l‘art ne sont inscrites dans la grille horaire des futurs assistants sociaux.
Un écueil à éviter l’art: comme position de repli
Comme l’écrit Alain de Wasseige, « l’assistant social peut devenir artiste quand il est confronté à une certaine impuissance vis-à-vis de la réponse sociale qu’il peut donner au public qu’il rencontre (jeunes en décrochage scolaire, insertion professionnelle). Animer des ateliers artistiques, cela lui permet de s’aérer, de créer une bulle où il est moins aux prises avec les contraintes administratives ou autres de l’institution et du système. Mais qu’en est-il du travail social? »
La culture est vue alors comme un paradis magique où tout le monde s’exprime, cela fait baisser les tensions. La culture est une réponse aux insatisfactions sociales! Elle est utilisée comme facteur de cohésion sociale.
L’artiste quant à lui devient assistant social parce qu’on lui demande de gérer toute l’animation et parce que, confronté à un public en souffrance, il se demande « A quoi sert le culturel? Faisons du social! » Le travail culturel/artistique risque-t-il de se dissoudre dans le social?
Les approches culturelle et artistique: trop dérangeantes?
Toujours selon Alain de Wasseige, plutôt que de chercher la cohérence, le travail culturel doit viser la diversité, le particularisme d’une véritable expression, la différence. Plutôt que l’abaissement des tensions, il doit être vecteur de contestation, de questionnement; plutôt que l’intégration, favoriser le non-conformisme, la dissidence. Plutôt que l’instrumentalisation, cela doit servir à… un espace de liberté, d’expression qui n’a pas à être récupéré par le politique ou par le psy, par un souci d’efficacité sociale ou thérapeutique.
Dans toute expression culturelle « véritable », il y a place pour le non reconnu, le non institué, une part de rébellion, en dehors des normes sociales. Difficile à admettre par une institution telle l’institution scolaire.
Bernadette Heinrich, novembre 2009

Liège, poster souvenir dans le bureau d’une enseignante, 10 février 2009 (C. Walthéry)
