Labiso N°134

Article 27
La culture pour tous

Sommaire



 
 
Article 27 rend la culture accessible aux plus pauvres. Présente en Wallonie et à Bruxelles, l'association crée des ponts entre mondes culturels et mondes sociaux.

Chapitre 1 : Article 27, un ticket pour la culture

Publication inédite (édition in extenso). Langue : français.
Date de publication : 08/04/2012
Etat d'avancement du travail : Terminé.

Classification : SCIENCES SOCIALES / DROITS DE L HOMME

Mots clés : culture,CPAS,créativité,théâtre,art,photo,travail social,travail culturel,asbl,public,Droits de l'homme,droit,déclaration universelle,démocratie, théâtre,financier,spectacles,Wallonie,Bruxelles, réflexion,associatif,article 27

Publication de l'ouvrage : Mr. Labiso Newsletter le 08/04/2012 à 23:13
Dernière modification : Mr. Labiso Newsletter le 10/04/2012 à 15:16
Dispose des droits sur la publication.

Publication de la page : Mr. Labiso Newsletter le 10/04/2012 à 13:35
Bloc HTML non structuré n°114/2536#3 - Nombre de téléchargements : 1073/6099

 

Rendre accessible la culture aux plus pauvres

Fin décembre 2011, à quelques jours des fêtes. Les travailleurs d'Article 27 Wallonie (en grande majorité des travailleuses) sont réunis au théâtre de Namur. L'ambiance est conviviale. On se retrouve après quelques mois sans s'être vus; ça discute et ça rigole autour de couques et de café. Puis on s'assoit autour de la table et le « spectacle » peut commencer.

Cette association qui s'échine à rendre la culture accessible au public en situation de pauvreté, traverse un moment de doute. Non pas sur le sens profond de sa mission. Les objectifs sont clairs et bien ancrés dans la tête de cette équipe qui déborde d'énergie et de créativité. Le doute concerne plutôt les perspectives, l'avenir. « Comment rendre l'action d'Article 27 plus visible ? Comment toucher de nouveaux publics sans nouveaux moyens ? Comment réaffirmer nos missions alors que des médiateurs culturels fleurissent un peu partout ? » Quelques questions qui franchissent les travées du théâtre de Namur.

Pour y répondre, retour aux fondamentaux. Les convives s'attaquent à l'Everest de ce type de réunions : définir son association. Un travail sur l'identité.

Une coordinatrice locale d'Article 27 se lance. À ses yeux, l'association « met en lien, crée de la mixité. Mixité des publics, des partenaires ». Une deuxième coordinatrice opine du chef, précisant « nous sommes des passeurs », et d'ajouter que son travail permet « d'inclure le travail social dans le travail culturel ». Une dernière coordinatrice lance, pour le plaisir de la boutade : « Article 27, c'est un peu de légumes passés et qui collent »; laissant le soin aux auditeurs rigolards d'apprécier la métaphore.

Atelier « asseoir l'espoir »

Les mots jaillissent et se mélangent. Un groupe de travail propose cette définition : « Article 27 c'est une vision, un mouvement perpétuel de mise en lien entre les pratiques et les idées des mondes sociaux et culturels. » Pour un autre groupe, c'est « une asbl soutenue par une équipe et un réseau de partenaires culturels, sociaux et publics qui concrétise le 27ème article de la Déclaration universelle des droits de l'homme dont l'objectif est de renforcer la démocratie culturelle en travaillant avec les publics vivant en situation de précarité. »

Il est donc clair qu'Article 27 facilite l'accès à la culture des plus pauvres. De quelle manière ? En créant des ponts entre les acteurs sociaux et le monde culturel.

Pour Catherine Legros, la directrice de l'association Article 27 Wallonie, les activités d'Article 27 se résument à l’ambition de « concrétiser l’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Nous identifions les freins qui entravent l’accès à la culture, qu’ils soient financiers, culturels ou psycho-sociaux. Nous tentons ensuite de les dépasser en développant des outils pédagogiques et des services pour, mais aussi avec nos publics. Notre travail dépasse ainsi largement l’accès à l’offre culturelle ! Nous proposons un cadre qui encourage la réflexion critique et la participation des publics. Nous créons aussi des espaces de rencontres entre les secteurs sociaux et culturels. Les réunions de réseaux permettent par exemple d’identifier les freins et d’initier des projets qui y répondent. Les deux secteurs existent, le public aussi, ils avaient besoin d’une passerelle, d’outils et de méthodes adaptées. Nous sommes des médiateurs culturels. » Mais attention, lorsqu'on parle de « monde culturel », il ne s'agit pas de n'importe lequel, comme le précise la directrice Wallonie. « On parle du secteur culturel subventionné. Généralement des opérateurs dont l’objectif principal est de soutenir la création et de favoriser l’émancipation citoyenne. »

Et les résultats sont là. En 2010, cette association, présente sur tout le territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles, a permis que 93 000 places pour des activités culturelles soient vendues à des tarifs préférentiels. L'association a pu, cette même année, s'enorgueillir d'un réseau dense de partenaires. 844 associations ou institutions luttant contre la pauvreté et 791 structures culturelles.

Article 27 de la Déclaration universelle des droits de l'homme.

Paragraphe premier :

Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent.

Expo « Chambre avec vue »

Aux origines était le théâtre

C'est à Bruxelles qu'est né Article 27. Catherine Legros, la directrice Wallonie nous résume en quelques mots l'historique de l'asbl : « Une comédienne, Isabelle Paternotte, et le directeur du Théâtre de Poche, Roland Mahauden, ont constaté que c’était toujours le même public qui venait au théâtre. Et le même public qui ne venait pas. Ils voyaient bien qu'un large pan de la population était exclu des lieux culturels pour des raisons financières, sociales, psychologiques ou culturelles. » C'était en 1999. Ils décidèrent de fonder une association pour « favoriser l'accès et la participation culturelle des publics précarisés. » Tout d'abord en s'attaquant au levier financier, comme nous le dit Catherine Legros : « Roland Mahauden a ouvert sa programmation à un tarif préférentiel. C’est ainsi qu’a démarré l’opération ‘ce soir on sort’ et la mise en service des tickets Article 27. L’entrée était alors vendue à 50 francs (désormais elle coûte 1,25€). Il y a eu un engouement rapide des secteurs culturel, social et des utilisateurs. Au tout début, les CPAS étaient les partenaires privilégiés.» La première année, en 1999, 13 spectacles furent proposés et 1000 tickets furent vendus.

C'est alors qu'il fallut trouver des financements pour ancrer l'action d'Article 27 dans une visée structurelle et systématique. La Communauté française s'est vite portée partenaire, mais à la condition d'une extension des activités de l'association aux terres wallonnes. C'est ainsi que les cellules locales se sont multipliées. Le Brabant-wallon, Région du Centre, Liège, Namur et Charleroi au début des années 2000. Puis la Wallonie picarde, Mons, Huy et Verviers en 2002-2003. Enfin, Chimay-Philippeville, Sud, Nord et Centre Luxembourg ainsi que Dinant sont venus compléter le tableau. Désormais, Article 27 clame haut et fort que la culture est un droit, et ce sur tout le territoire francophone. La coordination de la structure est bicéphale. La coordination wallonne et la coordination bruxelloise travaillent dans le même état d'esprit mais ne sont pas confrontées aux mêmes réalités, ni aux mêmes contraintes.

Expo « Chambre avec vue »

Au fil du temps, les activités de l'association se sont aussi développées. Les tickets Article 27 se sont multipliés, mais ils ne sont qu'une facette du travail de l'asbl. Deux autres axes majeurs des activités de l'association sont à mentionner : l'accompagnement vers la réflexion critique et l'accompagnement vers la participation culturelle des bénéficiaires.

Atelier d'ici là

Isabelle Paternotte, comédienne, fondatrice d'Article 27 : « Je voulais être efficace »

« Article 27 est le fruit de différentes choses. Dans ma vie de comédienne j'étais un peu frustrée. Je faisais du théâtre établi, un peu bourgeois. J'ai ressenti l'envie de militer de "faire quelque chose". Mais je suis terre-à-terre, je voulais être efficace. Mon envie de militer s'est donc accrochée à mon métier. J'entendais que beaucoup de gens ne pouvaient venir voir les spectacles pour des raisons financières. C'est donc là-dessus que j'ai voulu agir. J'ai d'abord travaillé par réseau. Avec les théâtres et avec le CPAS de Jette. Dans mes recherches, j'ai rencontré Roland Mahauden, du Théâtre de Poche. Il avait la même idée et voulait lui donner de l'ampleur.

Notre idée coïncidait avec la redéfinition d'un programme du ministre de la culture de l'époque. Il y avait eu l'opération "une place pour deux". Cette idée n'était finalement utile qu'à ceux qui allaient déjà au théâtre. Ce que l'on proposait avait l'air de mieux répondre aux objectifs politiques du ministre. Nous avons donc pu lancer un projet pilote à Bruxelles, avec les CPAS, quelques théâtres et un cinéma.

Ce projet s'ancrait sur le principe que tout le monde fait un effort financier. Le public, qui payait alors 50 francs, mais aussi les partenaires culturels. Néanmoins, Article 27, qui venait de naître, a vite pu alimenter un fonds de compensation destiné à combler en partie leur perte financière.

Avec ce projet on résolvait un problème qu'avaient les partenaires culturels. On répondait à une envie des théâtres qui voulaient s'ouvrir à d'autres publics.

On est un peu parti sur une utopie. Mais qui a ses limites. Quand le fonds de compensation est vide... il n'y a plus de partenariats.

Quand je regarde ces dernières années, j'ai l'impression que la grande victoire, c'est d'avoir imposé aux partenaires sociaux l'idée que la culture fait partie d'une vie équilibrée. On a gagné du terrain face à ceux qui nous disent "les gens doivent d'abord trouver du travail". Il faut aussi dire que l'asbl a évolué, elle s'est ouverte, elle a bien grandi. Quant aux aspects éducation permanente, qui sont des choses que je connais moins bien, ils se sont développés grâce au travail des deux coordinatrices. »

Atelier d'ici là

Article 27 victime de son ticket

Article 27, on nous le rappelle constamment, ce n'est « pas que les tickets ». Cette peur d'être cantonné au rôle de guichetier se manifeste chez la plupart des travailleurs de l'asbl. Il n'empêche, si Article 27 ce n'est pas que les tickets, et bien, Article 27, c'est aussi les tickets. Pendant longtemps, le fonctionnement des tickets fut très simple. Article 27 distribuait ses tickets à ses partenaires sociaux qui les transmettaient à l'utilisateur. Ce dernier allait au spectacle, au cinéma ou à l'exposition et se délestait de la somme de 1,25 euros. Ensuite, le partenaire culturel renvoyait les tickets à Article 27 qui puisait dans son fonds de compensation pour un remboursement de 5 euros.

Mais le système a pris l'eau. L'asbl, du côté wallon, n'arrivait plus à financer de front ses frais de personnel et le fonds de compensation. Il faut dire que les subsides publics reçus par Article 27 couvrent essentiellement les frais de fonctionnement et une infime partie du fonds de compensation. Face à la banqueroute qui menaçait, il a été décidé depuis de réduire considérablement la participation d'Article 27 au coût de ces tickets et de demander un investissement accru des partenaires sociaux. Ainsi, on pouvait lire dans le rapport d'activités d'Article 27 en Wallonie : « Les partenaires sociaux ont appris qu'ils ne bénéficieraient plus de tickets s'ils ne pouvaient participer au fonds de compensation à concurrence de 4 euros le ticket ». Même si ce passage se fait progressivement, il est, à l'heure actuelle, inéluctable et en passe d'être généralisé. En 2010, les premiers effets de cette mesure se sont faits sentir : « Cette contrainte a entraîné l'arrêt ou le recul de la collaboration de 160 partenaires wallons », peut-on lire dans le même rapport.

Atelier d'ici là

La diversité de l'offre culturelle

L'utilisation des tickets Article 27 se répartit comme suit : 35% pour le cinéma, 16% pour des visites au musée, 15% pour les arts de la scène, 12% pour des spectacles musicaux, 10% pour des visites de patrimoine, 4% pour les arts forains, arts de la rue, 3% pour des spectacles jeune public et 2% pour des sorties de plein air ou pour des ateliers.

Source : Rapport d'activités Article 27 en Wallonie - 2010.

À Bruxelles, le fonds de compensation est un peu plus solide financièrement. Mais le soutien de la Cocof (Commision communautaire française) ne suffit pas. Depuis 2004, Article 27 refuse tout nouveau partenaire social, ce qui crée, de fait, une discrimination entre publics.

Pour résumer : Article 27 est victime de son succès. Le nombre de tickets utilisés n'a de cesse d'augmenter (58 751 en 2011 en Wallonie contre 19 714 en 2003). Le gouffre financier n'est pas pris en charge par les pouvoirs publics, en tout cas en Wallonie.

Certains constatent que la demande de participation financière aux partenaires sociaux a d’ores et déjà amplifié un phénomène qui existait auparavant : le « contournement » d'Article 27. Les partenaires sociaux privilégiant les arrangements en direct avec les partenaires culturels. Quant à Catherine Legros, la directrice Wallonie, elle remarque que les acteurs sociaux utilisent différemment les tickets. Ils ont tendance à les garder pour les sorties les plus coûteuses. Par conséquent, l'offre culturelle se réduit.

Article 27, qui a longtemps bénéficié de fonds de la Loterie Nationale, espère renouer des liens avec ce partenaire qui s'était retiré arguant du manque de visibilité et d'évènements publics organisés par l'asbl.

Atelier d'ici là

Quel public touche Article 27 ?

Le public d'Article 27 est défini comme suit : « Tout personne inscrite et fréquentant une association partenaire luttant contre l'exclusion sociale et ses composantes. » Catherine Legros tente d'être plus précise. « Notre objectif c'est que toutes les personnes sur ou sous le seuil de pauvreté puissent avoir accès à la culture. » Pourtant, certains partenaires d'Article 27, comme les services d'aide en milieu ouvert par exemple, ne sont pas spécialisés dans les questions de pauvreté. On sait bien qu'au sein d'un service AMO on trouve des jeunes gens en situation de pauvreté mais aussi des jeunes gens plus aisés. « Nous travaillons avec ce type d'association si 85% de leur public est composé de personnes précarisées », précise Catherine Legros. Un calcul qui semble complexe. « Mais ce qui compte vraiment, ajoute-t-elle, c'est que le partenariat s'inscrive dans un projet culturel de l'association, pas dans un système de consommation. »

Atelier fresque

Stéphanie Joris, coordinatrice de la cellule namuroise d'Article 27, essaye de préciser comment fonctionne cette distinction sur le terrain. « Le public est composé des personnes inscrites ou ayant un dossier ouvert dans les associations partenaires. Les associations partenaires sont en général spécialisées dans la lutte contre la pauvreté et l'exclusion. Si l'association touche un public mixte, on lui demande de veiller à ce que les personnes qui bénéficient de nos services n'aient pas de revenus suffisants pour acheter les places eux-mêmes. »

Comme avec toute définition, une série de potentiels bénéficiaires en sont exclus. Des populations pauvres qui ne peuvent pas jouir de l'accès à la culture au même titre que ceux qui reçoivent des tickets Article 27. « Il y a un public énorme qui n'est pas touché, dit Catherine Legros. Rien qu'à Bruxelles, 140 associations sont sur liste d'attente. » Quant aux publics « intermédiaires » – donc légèrement au-dessus du seuil de pauvreté – Article 27 « interpelle les pouvoirs publics ». Catherine Legros explique que « des contacts ont été pris avec les mutuelles pour qu'elles intègrent le dispositif Article 27 en y participant et en faisant participer leur public. »

Atelier fresque




  avec le soutien de la