Chapitre 4 : Des femmes-relais passeuses de codes culturels
Date de publication : 01/02/2003
Etat d'avancement du travail : Terminé.
Classification : SCIENCES SOCIALES / ASSISTANCE SOCIALE
Publication de l'ouvrage : Mr. Pierre-Yves Krywicki le 18/11/2008 à 08:21
Dernière modification : Mr. Pierre-Yves Krywicki le 18/11/2008 à 15:05
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Dans certains quartiers de France, depuis une vingtaine d’années, sont apparues des femmes, appelées indifféremment médiatrices sociales et culturelles, médiatrices interculturelles, femmes-relais. Conséquence à la fois de la montée continue du chômage et de la précarité, d’une décentralisation de la politique d’action sociale vers les collectivités locales entraînant une diminution du nombre des intervenants sociaux et d’une réforme de l’habitat qui a consisté à rassembler majoritairement dans les quartiers d’habitat social les populations les plus en difficultés. « On voit dès lors ces populations les plus en difficulté s’organiser en faisant appel à des –'grands frères’– et des –'femmes-relais'-. Une médiation citoyenne qui va de paire avec la méfiance à l’égard des pouvoirs publics et des institutions », explique Bénédicte Madelin, directrice de l’association française Profession Banlieue située en Seine-Saint-Denis, un département où 50% de la population est d’origine étrangère. « Une évolution qui sera confortée dès 1982 avec la transformation des modes d’intervention de l’action publique. Une politique participative et territoriale ».
Dans sa mission de qualification des professionnels de la politique de la ville, Profession Banlieue s’est penché sur les « professionnalités » de ces nouvelles intervenantes femmes-relais employées, aujourd’hui, dans des statuts semblables à nos emplois Rosetta ou Prime. « Nos travaux montrent que le travail des médiatrices est plébiscité par les usagers, comme par les responsables institutionnels. Pourtant, il est très difficile de faire reconnaître qu’elles font du vrai travail, voire un nouveau métier… Parce qu’elles dérangent, parce qu’elles interrogent les fonctions existantes ».
Qui sont-elles ces femmes médiatrices sociales et culturelles et que font-elles ? Ce sont des mères de famille, d’origine étrangère mais françaises, intégrées dans leur communauté, dans leur quartier. Leurs enfants jouent avec les autres enfants du quartier. Mais ce sont aussi des femmes intégrées à la société française, qui travaillent, peuvent parler en public… Elles développent un travail d’accueil, d’accompagnement ou d’orientation des femmes et des familles du quartier dans lequel elles vivent. Les habitants qui font appel à elles sont nés en France pour 20% d’entre eux et 36% déclarent maîtriser le français écrit et oral. « On est donc bien loin d’un travail d’interprétariat… Il s’agit avant tout d’une traduction des codes culturels, des usages et mentalités françaises et étrangères… »
L’éclairage sur la multiplicité de leurs
fonctions est nécessaire car elles ont un rôle dans la construction de la
société démocratique pluriculturelle. Tout d’abord, elles agissent comme un moi
auxiliaire qui constitue une interface avec les institutions. « En
remettant de la parole, des mots entre les groupes d’appartenances différentes,
entre les familles et les institutions, ces femmes médiatrices créent des liens
sécurisants pour les mères de famille et les femmes plus isolées et
(ré)établissent une passerelle entre l’institution et l’habitant. »
Elles font aussi évoluer les représentations réciproques des uns et des autres.
« Par
exemple avoir une action directe sur le mariage forcé des jeunes filles ou
encore permettre le temps nécessaire pour qu’émerge un compromis entre la
culture d’origine et celle du pays d’accueil évitant parfois les
incompréhensions totales entre travailleurs sociaux et usagers ».
Elle vont permettre également le repositionnement des professionnels. « Ainsi
l’exemple de ces sages-femmes de l’hôpital de Milan, qui calquaient leur geste
sur la technicité du médecin. Au contact des médiatrices, elles ont redonné à
l’accouchement sa dimension émotive et sociale ». Ces femmes-relais sont
également un possible modèle d’identification, favorisant l’intégration. « Avec
leur double statut, traditionnel et décalé, elles proposent un autre modèle
porteur de sens, où les minorités ethniques et les groupes sociaux défavorisés
sont partie prenantes de la société d’accueil, de ses politiques publiques,
mais dont l’identité reste marquée par une différence qui ne signifie pas ni
renforcement des inégalités ni repli communautaire. » Enfin, en
alliant travail individuel et collectif, elles bousculent la binarité classique
de la relation d’aide. « Elles ont à la fois la capacité de faire du lien entre des
institutions et des habitants mais aussi entre les habitants eux-mêmes. De
donner naissance à des projets collectifs, lieu d’apprentissage de l’altérité…
Mais aussi, en tant que membre d’une association de médiatrices où
l’appartenance à une culture devient tout à fait secondaire, elles permettent
de sortir de la relation binaire entre un usager et son travailleur social, une
relation qui ne favorise pas l’émancipation citoyenne ».
La Mission locale de Forest se penche sur les femmes-relais
Créer un réseau de femmes-relais, c’est une expérience qui a déjà été tentée en Belgique, dans la commune bruxelloise de Forest. Il y a deux ans et demi, les premiers résultats étaient présentés au public. Le parti pris n’a pas été d’« exporter » purement et simplement le dispositif français, en particulier en refusant d’instituer les femmes-relais comme une nouvelle profession, et en inscrivant leur action dans un cadre d’action communautaire et d’éducation populaire.
Dans le cadre d'une étude transnationale sur la promotion de l'intégration via les femmes-relais, la Mission locale de Forest a développé voici deux ans (1998), un projet intitulé "L'autre moitié du ciel". « La Mission locale n'avait pas jusque-là développé d'actions avec un public spécifiquement féminin, confie Carole Grandjean, coordinatrice du projet à la Mission locale. Nous avions par contre une expérience en matière d'action collective avec des populations mixtes des quartiers fragilisés de la commune et nous avions depuis longtemps des relations avec plusieurs associations de première ligne dans lesquelles se trouvaient des femmes : maisons de quartier et collectifs d'alphabétisation principalement. »
L'optique a ainsi été prise d'expérimenter la démarche de développement communautaire avec un public de femmes d'origine immigrée présentes dans ces associations. Action collective et développement communautaire étant envisagés comme une autre manière de jouer la médiation nécessaire entre des institutions et des publics de milieu populaire. « Bien qu'il y ait depuis quelques années, profusion de nouveaux opérateurs : médiateurs sociaux, médiateurs scolaires, assistants de concertation, travailleurs sociaux de rue, la dimension du genre n'était pas présente dans ces projets », observe Carole Grandjean.
Ces constats menés dans le cadre du projet transnational ont mené à vouloir étudier la pertinence de développer à Bruxelles, et plus précisément à Forest, un nouveau profil professionnel : celui des femmes-relais. « Nous avons engagé sur ce projet une femme algérienne pour que les discussions puissent avoir lieu en arabe, poursuit Carole Grandjean. Les femmes presque toutes issues du Collectif Alpha se réunissaient le lundi après-midi. Nous avons pu réellement démarrer en janvier 98. »
Le projet s'est donc développé en suivant deux axes :
Un travail d'éducation permanente, d'animation de groupes de femmes ou jeunes filles. Ce travail dont le plus soutenu et le plus abouti est celui du groupe "Nissa" (« les femmes »), groupes de femmes d'origine marocaine ou algérienne, dont beaucoup ne parlent pas français, a débouché sur des formes d'actions collectives en direction de la commune (revendication du respect de la loi sur l'obtention des visas), du collectif d'alphabétisation (obtention de cours de français supplémentaires), de la directrice de l'école où se passent les rencontres (amélioration des relations entre les femmes et le personnel de l'école : concierge, secrétariat…) mais a également débouché sur des productions culturelles : un recueil de contes, un livre sur le thème du port du foulard.
Un travail de recherche, mené avec trois femmes du quartier, sur les besoins en matière de femmes-relais : tant du point de vue d'usagères que du point de vue d'institutions. C'est ainsi que deux questionnaires ont été élaborés, l'un à destination d'institutions sociales, éducatives, de santé ou administratives bruxelloises, l'autre à destination de femmes d'origine immigrée. Sans avoir valeur scientifique, cette enquête a cependant permis de dégager quelques tendances intéressantes. Du point de vue des femmes, un avis se dégage massivement en faveur de femmes-relais qui seraient issues du quartier. Ces femmes-relais permettraient aux femmes plus d'autonomie qu'elles n'en ont actuellement, puisqu’elle ne seraient plus nécessairement amenées à faire appel au mari, aux enfants, aux voisins dans leurs rapports aux institutions. D'autres types de besoins ressortent, principalement dans le domaine de l'apprentissage : la demande de cours de français écrit et oral reste très importante, la demande d'infos sur l'organisation de la société, les droits et les devoirs en tant que citoyenne… et également l'envie d'avoir un lieu à elles, pour les femmes, à Forest.
Du point de vue des institutions, les avis sont plus divergents. Certaines d'entre-elles ne jugent pas nécessaire de mettre en place des femmes relais dans les quartiers : soit qu'une fonction de médiation soit déjà en place en leur sein, soit qu'elles trouvent que l'interculturalisation des institutions ne passe pas par là mais plutôt par l'engagement de personnel d'origine immigrée, soit qu'elles disent ne pas avoir de problèmes avec les usagers…
D'autres, par contre, verraient d'un bon œil l'apparition de ce nouveau métier
dont elles ne pensent pas qu'il fasse double emploi et dont elles espèrent
qu'il permettrait d'augmenter la confiance mutuelle entre institutions et
usagères.
« Partant du besoin de relais mis en avant par les femmes interrogées, explique Carole Grandjean, il nous a semblé que plutôt que de créer aujourd'hui un nouveau profil professionnel qui paraît bien difficile à faire financer, il faudrait mettre l'accent sur l'intégration de la dimension du genre dans les formes de médiation en place. Nous pensons au travail de rue principalement qui jusqu'ici concerne essentiellement des garçons ou des publics mixtes. Il faudrait également améliorer la visibilité sur les associations de quartier et services à la population qui ne sont pas encore assez connus et surtout travailler au sein des associations et des institutions les conditions de la confiance entre usagers et opérateurs. Des conditions qui tiennent aux dimensions du temps et de l'espace disponible pour les usagers et à la dimension de proximité qui permet notamment l'identification : proximité d'âge, de culture, de langue, de territoire, de genre… »
À la Mission locale maintenant de mettre en place le cadre pour que le projet
continue, se développe et soit porté par une autre association qui aurait
centralement dans son objet d'effectuer ce travail d'éducation permanente. Ce
qui n'est pas le cas de la Mission locale qui a davantage un rôle d'impulsion.
L'une des premières conditions d'enracinement de ce travail réside dans le fait
pour ces femmes de disposer d'un lieu à elles.
Ajoutons que femme-relais est fonction qui existe depuis longtemps dans certains pays européens. En France, elle est financée par l'État tandis qu'aux Pays-Bas, elle est financée par la commune. Elle existe également en Italie. Mais pour la France et l'Italie, il s'agit davantage de donner une formation avec un statut. Aux Pays-Bas et en Allemagne, il s'agit d'une fonction transitoire jusqu'à ce que les institutions deviennent multiculturelles.
Alter Échos n°80 du 28 août 2000
Et aujourd’hui, où en est-on? Les femmes se sont constituées en association de fait et ont porté leurs demandes vers la nouvelle majorité communale. Il en ressort l’idée d’ouvrir une Maison des femmes. La commune s’implique : elle a libéré un bâtiment, elle a contribué à ce que le projet soit cofinancé par les fonds européens de l’Objectif 2, et elle sera partie prenante de l’asbl qui doit se créer prochainement. Un projet qui doit encore se concrétiser, mais qui reste dans la lignée des grandes options choisies dans la phase d’étude de 1998-2000.
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